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Extrait de
« Sega na leqa _ Pas de soucis »

de Jaquy Lamps

 

***

J’avais atterri quelques semaines plus tôt à Nadi, un des deux aéroports des îles Fidji : ukulélés et colliers de coquillages pour l’accueil des nouveaux arrivants, tout était au rendez-vous. Un pas de danse bien réglé entre deux communautés fort différentes dans leur apparence, mais dont la complémentarité semblait évidente au premier coup d’œil. Les Fidjiens d’origine mélanésienne assumaient la séduction par l’exotisme autochtone. Les Indiens dirigeaient ensuite les touristes vers leurs bureaux. Descendants des ouvriers amenés du Bengal par les Anglais au dix-neuvième siècle, ils s’occupaient des activités commerciales de l’île.

Seule manquait l’authenticité dans ce spectacle à la gaité forcée, organisé par les entreprises de tourisme. Leurs agentes fondaient sur les voyageurs comme des abeilles sur un rayon de miel. Une course féroce, où on les voyait réellement jouer des coudes, pour cette matière première, ces portefeuilles supposément bien garnis, exploitables à merci, que les avions déversaient régulièrement chaque matin. Et probablement, la même rengaine, récitée avec un enjouement feint qui dissimulait des dents de prédateurs économiques : « Venez sur mon île, un vrai petit  paradis, la plage au sable blanc, les cocotiers, rien à penser... » Une nouvelle forme de cannibalisme envers l’envahisseur. Pas d’hypocrites  détours pour faire payer le luxe de penser à votre place!

Quelques minutes plus tard, sous une pluie de malédictions qui avaient suivi mon refus de devenir un zombie, j’avais pris l’autobus pour Suva, la capitale, renforcée dans ma détermination première de n’en faire qu’à ma tête, qui, au contraire, avait un sérieux appétit de penser ou plutôt de repenser mon monde.

À Suva, le hasard me conduisit, en la personne d’un chauffeur de taxi indien, dans un petit hôtel appartenant à un colonel anglais en retraite. Véritable coup de chance, que cette maison installée au cœur d’un luxuriant jardin, car mes hôtes me donnèrent beaucoup d’information sur l’endroit qui m’attirait : Vanua Balavu, la « longue île » de l’archipel du Lau Nord, capitale Lomaloma, une terre en forme d’hippocampe. Bon présage quand on part chez les descendants du Dieu-Requin.

Bien que Vanua Balavu soit desservie par une ligne aérienne, je préférais la rejoindre peu à peu avec un cargo faisant le cabotage, qui pouvait, à l’occasion, prendre des passagers. J’étais venue au bout du monde à la recherche de moi-même et si les progrès technologiques raccourcissent les distances d’un point à un autre, ils ne favorisent pas nécessairement la descente en soi. La lenteur a bien meilleur goût.

Chez le colonel, on me présenta Tupo, une jeune femme originaire de Vanua Balavu. Elle fit les yeux ronds quand je lui expliquai mon projet.

-- Savez-vous que là-bas, il n’y a que six véhicules pour cinq-mille habitants? fut sa première question.

Imaginer une européenne à pieds lui paraissait incongru. Elle ajouta que plusieurs villages n’avaient même pas l’électricité ni de ligne téléphonique. Pour rien au monde, elle ne retournerait à une vie aussi primitive. Toutefois, ces régions, dont l’histoire occidentale commençait au milieu du dix-neuvième siècle, étaient les gardiennes des traditions ancestrales. Avec un peu de chance, je pourrais même assister, si l’événement était y perpétué, à la pêche miraculeuse dans le village de Mavana. Mais peu d’étrangers y étaient conviés et il était, jusqu'alors, interdit de  photographier.

-- Et  peut-être, une femme célibataire comme vous pourra-t-elle y trouver un mari? De nombreuses occidentales célèbrent leur union ici dans nos îles, dit-elle avec un petit sourire entendu.

Je ne tentai pas de lui expliquer que je n’étais pas venue dans ce but.

-- Nous sommes en octobre. Mon jeune frère Baulé veut justement se rendre là-bas : il y a de très jolies filles dans notre village. Peut-être pourrez-vous voyager ensemble? Le cargo part dans trois jours.
-- Et le suivant?
-- Peut-être dans un mois, ça dépend du fret.

J’acceptai donc un rendez-vous avec Baulé pour le lendemain. Deux heures après le moment convenu, alors que j’allais partir pour souper, je vis arriver une espèce de géant tout en muscles qui me salua d’un sonore :

-- Bula!

Un immense sourire illuminait son visage.

-- Allons rejoindre le colonel dans la salle de séjour, me proposa-t-il aussitôt.

Le vieil homme somnolait et je compris que nous n’étions en sa présence que pour les convenances. Baulé s’enquit à plusieurs reprises des raisons qui me poussaient si loin de la capitale où étaient pourtant réunies toutes les conditions de vie agréables pour une occidentale. Mes arguments ne lui parurent jamais suffisants voire légèrement imbéciles. Il finit par conclure lui aussi, qu’étant seule, je venais pour la chose la plus urgente pour une femme seule : trouver un époux. Il ajouta illico qu’il me comprenait : il allait chercher sa fiancée. Découragée par son incrédulité, j’avançai qu’il me serait pratique de connaître un peu les coutumes avant d’arriver à Vanua Balavu, que j’y serais ainsi moins dépaysée.

Sortant de son demi-sommeil, le colonel lança alors :

-- Si vous séjournez à Vanua Balavu, allez donc à Mavana!

Ils avaient l’air de s’être donné le mot pour baliser ma route.

-- Je pars sur le Tunatuki dans trois jours, précisa Baulé. Ils m’ont engagé pour compléter l’équipage à l’aller jusqu’au terminus, à Lomaloma. Il faut prendre votre billet au bureau de la compagnie, sur les docks. La vie sur le bateau vous permettra de nouer quelques contacts.

Sur mon guide touristique, il n’apparaissait aucun hébergement possible à Mavana. Je choisis donc le village de Daliçoni, à quelques kilomètres. Le colonel trouva un numéro de radiotéléphone qui me permit de prendre contact avec mes hôtes et d’annoncer mon arrivée avec le Tunatuki.

-- Bravo, me dit Baulé, mais il faut que vous connaissiez une des légendes de l’île!

Il commença à raconter :

« C’était par une journée typiquement tropicale. Le soleil était apparu brusquement dans toute sa magnificence à six heures du matin. L’air un peu humide et une légère brise ne parvenaient pas, cependant à atténuer la chaleur qui s’accentuait au fur et à mesure que le soleil escaladait le ciel. Pas un nuage à l’horizon!

Au bord de la baie de Masomo – c’est au nord de l’île, à égale distance de Daliçoni et de Mavana – était assis un géant qui se reposait à l’ombre d’un manguier, mourant de soif après un dur labeur sur son domaine agricole. Il mesurait huit pieds et n’était vêtu que d’un pagne de feuilles de vassili. Il s’appelait Volavanua et était le dieu du clan Valevono, du village de Mavana ».

-- Un clan?
-- Oui, les villages fidjiens sont organisés en plusieurs clans, les mataqalis. À Mavana, le clan Valevono est celui du grand chef et de ses guerriers, le premier dans la hiérarchie.

Je regrettai de l’avoir interrompu, car mon interlocuteur se leva et disparut après une rapide salutation d’adieu :

-- Moce!

Le colonel dut lire la stupéfaction sur mon visage :

-- Il avait à faire... Il vous racontera la suite plus tard.

Je regagnai ma chambre, un peu décontenancée. Je me tenais à l’écart des sentiers battus et rebattus par les millions de touristes qui sillonnent la planète. L’aide humanitaire institutionnalisée me semblait un peu ambigüe : une sorte de tentative de modeler le monde à une image de pensée occidentale, ce que je tentais justement de mettre à l’épreuve. Je fuyais aussi la compétition au nombre de pays visités, au nombre de sommets escaladés, au nombre de monuments photographiés, au nombre de vins savourés, au nombre d’objets exotiques accumulés. Un voyage sans questionnement sur soi-même pouvait devenir un catalogue de leurres masquant l’essentiel.  Je ne parvenais pas encore à démêler ce qui m’avait entraînée si loin de l’Abitibi. Peut-être le besoin de vérifier que les êtres humains sont à la fois tellement différents et tellement semblables?

Ce soir-là, je mesurai surtout la distance culturelle.

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