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Le crabe noir

Poèmes de
Virginia Pésémapéo Bordeleau

 

Ces mots arrachés à pleines pages,
Déracinés de leur boue,
Ils portent mon mal et ma peur
Qui rampent sur ta vie,
Sur la mienne.

Nous n'aurons pas ce temps des amours
Qui veillent auprès des flammes,
Qui jettent les branches sur le feu,
Afin que le froid se dérobe.

Il y a déjà ce seuil familier,
Emprunté par mon père,
Attendu par ma sœur,
Espéré par ma mère,
Imprévu pour mon frère.

Leur âme me percute
Au cœur de mes nuits,
Me touche de leurs sortilèges,
Me fait des signes de connivence.

Vers quoi se tournera mon regard mouillé?
Que ferai-je de mes doigts sensibles à ta soie?
Tu me dis que les douleurs se muselleront
Aux étés revenus,
Au soleil des hommes qui m'aimeront.

 

 

Depuis le paysage stérile,
La neige sur les traces du renard,
Ton pas, celui du territoire, à grandes foulées.
Tu vois au-delà de la fourrure sombre des forêts,
Tu vois ces ruisseaux qui expirent sous la glace,
Ces ourses qui dorment
Sur le cœur palpitant de leurs petits.

La grâce de ce mouvement
Qui berce l'antre de ton ventre,
Tu es danseur dans un jardin
Caché au regard des hommes.

La mémoire des Anciens ancrée
Dans l'assurance de tes gestes
Et la certitude de l'aube qui pointe,
Te mènent vers la liberté du souffle,
Vers l'immensité d'une solitude apprivoisée.

Jamais tu ne seras celui qui abdique,
Celui qui cède sous la bêtise
Ou la fureur de celui qui a peur.

Tu marches en esprit sur la peau des femmes aimées,
Sur les sentiers des vallées secrètes,
Connues de toi seul
Et qui t'attendent là-bas à l'entrée du jour.

 

 

Je tague sur le mur du frigo
Les noms des guérisseurs à voir,
Médecins, docteurs, masseur,
Les jours et heures des rendez-vous,
Des graffitis sur mon ciel de lit,
Embuscades contre les cauchemars,
Le mauvais sort qui tient son bout
Par ses dents d'acier trempé.

Je fais appel à mes mères de clan,
Mes koukoumes debout derrière moi,
Leurs paumes ouvertes sur mes épaules.
Elles brodent le wampum,
En signe d'alliance à ma survie.

 

 

Si je veille longtemps sur le feu tenu en laisse
Comme un animal domestique,
Celui des songes de demain,
Que j'implore la déesse,
Sa rondeur dans l'obscurité
Éclaboussée de sa splendeur.

Si je chasse les fantômes
Comme des moustiques
Qui planent sur ton front
Quand tu sommeilles,
Que je souffle des roses sur tes joues,
Que je harnache le vent des saisons,
Que j'arrime un bouclier sur ta poitrine
Et des pareflèches à tes flancs,
Serons-nous assez forts
Devant la multitude des ennemis
Qui attendent la reddition?
Ces peuples des ténèbres et de l'invisible
Terrés au fond de nous.

 

 

Si l'ouest est rouge, demain sera bleu,
La traversée de la nuit aux abords
De mes mocassins ailés.
Je ne fermerai pas les yeux,
Deviendrai chouette muette aux aguets,
Immobile sous les ombres.

La mort peut marcher du bout des pieds,
Je l'attends, le doigt sur la gâchette,
Parée au moindre mouvement
De la petite souris déguisée
Au vent noir qui veut t'emporter.

Laisse-moi ces jeux innocents
Qui me détournent d'elle.

 

 

Je n'aurai pas la foi
De la femme du guerrier
Parti sur des chevaux de bataille.
Je ne serai pas attentive
Aux bruits sur le seuil de ma porte
Ou aux cris des chiens
Dans les entrailles de la nuit.

Je détournerai les yeux
À la tentation de l'espoir,
Comme la colère rentrée
Qui rougit à la flamme
Des mots incinérés,
Avortons de nos promesses.

Tu as planté ta croix sur mon cœur,
Déclaré tien son territoire.

Ne compte pas sur lui
Pour porter ton deuil,
Ni tes oriflammes de héros disparu.

Je te veux vivant.

 

 

N'oublie pas ces femmes voilées de plumes,
Postées au long de ta route,
Qui n'ont pas vu ton visage.
Le duvet de leur peau qui réclame tes mains
Et leurs lèvres, ta bouche.

Tu me crois la dernière,
Celle qui ferme la marche.
Mais ne vois-tu pas leur multitude,
Tremblantes sur le quai de l'attente,
Debout dans le noir de leur mystère.

Elles préparent le lit,
Brodent leur cœur de rouge,
Leur haleine de fraises sauvages,
Satinent leurs cuisses de velours
Et parfument leur espérance.

Tu es cet homme qui aime,
Tu ne peux pas renoncer,
Rebrousser chemin,
Dire ta fatigue du pèlerin
Ou ta soif de la fin du voyage.

Je te mentirai jusqu'au bout,
Sèmerai des tentations sous tes semelles,
Des doutes à la mort qui guette,
Détournerai son attention
En lui bandant les yeux.

 

 

La chamane proclame sur l'écorce des bouleaux
Que l'Esprit viendra dans ta chair,
Là où le crabe noir se camoufle,
Qu'il sera éradiqué.

Les femmes prient pour nous,
Celles de ton temps passé,
De ton temps présent,
Leur amour toujours vif.

Vois dans ma main,
Mon cœur sans bruit
Qui bat au tambour de l'espoir.

 

 

En silence le rêve tisse ses filets,
Les illusions de déserts féconds.
Je me glisse sur ses ailes.

Les enfants iront propager ton nom
Aux quatre points cardinaux,
Proclameront ta victoire sur le ciel.

Ton visage sur la toile de la nuit,
Mes seins dans tes mains
Te retiennent dans l'orbe de leur douceur.

Je ne veux pas que tu pleures.
Je ne veux pas de tes larmes.

Je sais.

On me dira de pierre dure,
D'offense à celui qui part.
Je ne prétendrai pas au courage,
Ni à la fidélité de celle qui aime.

 

 

Visage

Tu as scellé ton visage à l'encre bleue;
Sur le granit noir, tu le reprends trait pour trait.
Mon doigt suit en creux le tracé de ton portrait,
Sous la poussée drue de mon chagrin et ton feu.

Ton regard doux, tel sur l'océan un vaisseau,
Fend l'immensité au-delà de l'horizon.
Ta joue griffée par les ans, marquée de sillons,
Tremble sous la pluie qui te surprend par ses eaux.

Les bouleaux se balancent au vent sauvage,
Celui qui crie ton prénom de ce rivage
Que ton pas dénie de marcher avant la nuit.

Retiens ton souffle sans concéder à ton mal,
Vois, déjà la vie se rue et mord dans le fruit
De ton visage greffé au temps sidéral.

 

Présentation de l'auteure

 

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