poésie

Comme plume au vent...
Poésie boréale

de André-Guy Bernier

 

Les bernaches

Vous nous apparaissez par une nuit d'avril.
Votre science sidérale des routes continentales,
porte votre vol rectiligne au royaume de la Hudsonie.
Votre ténacité dans l'amour anime le travail de vos plumes
et darde contre les vents votre front obstiné.
Fières, vous gardez le méridien,
et dédaignez par instinct
les villes, les bois, les chemins
qui sont hors de votre dessein.
Votre vol triangulaire
est lié à l'oie-capitaine
par le filin invisible
d'une admirable géométrie.

Têtes au nord, imperturbables,
vous luttez contre vous-mêmes:
ciseau du bec dans l'air glacé,
exaltées par les constellations,
par la pression de l'air au syrinx,
fortifiées par les coquilles fragiles
qui gisent en vos entrailles,
vous êtes la survie de la race au long cours.
Quand arrivent enfin les rousses battures
et les grèves argentées de la vaste toundra,
votre symétrie se brise
et vous tombez, confuses,
comme blanche giboulée.
Que vous êtes admirables par votre amour farouche
de ce nid familial, au royaume du lichen,
assises au bout du monde, dans l'intimité recluse
du cloître des roseaux!
 

L'étang

Devant moi s'ouvre l'étang calme.
J'y suis entré par une passe étroite,
bordée de scirpes et de nénuphars roux;
la pince du canot, enserrée par les aulnes,
je contemple les feuilles molles
et les rameaux qui s'inclinent.
La brume s'enroule en un mystérieux rouet,
et j'écoute, muet, la cantilène du soir
et le rythme de l'eau
qui dégoutte de la rame.
J'ai le cœur rempli de chansons;
chaque bourgeon hérissé
m'est un sujet d'émotion,
comme dans une cathédrale,
quand le soleil embrase les rosaces.
De la fermentation de la verte liqueur
jaillira cette nuit le peuple des grenouilles,
des renouées, des sagittaires.
Et la première pluie
adoucira de son chuchotement
les croassements nouveaux,
et le subtil jaillissement des eaux.

  

Liberté

L'oiseau, mon frère,
tu m'apprends la vie.
Ta pauvreté est richesse;
tu construis avec des herbes,
tu possèdes la musique,
tu sais la carte du ciel,
tu connais l'humilité.
La nature t'a créé leste,
doté d'os creux pour être plus léger;
hors de ton ventre, tu fais ta nichée.
Ton pas sur le sable mouillé,
signe l'éternelle écriture
des mots inventés de l'Antiquité.
J'admire ta complexité,
tu me fais humble pour t'admirer,
pauvre pour envier ta liberté.

 

Je dirai l'Amour

Je pourrai dire le souffle de l'amour
si j'ai perçu la voix synchrone du couple de bernaches,
si j'ai saisi au crépuscule les harmoniques de la grive,
si j'ai assisté aux parades de la bécassine enamourée,
si j'ai vu le trèfle d'eau monter vers la lumière,
si j'ai vu la vague ondoyante des carex.

Je pourrai dire le parfum de l'amour,
si j'ai senti l'air humide du marais,
si j'ai bu la sève du bouleau, humé l'entaille du sapin,
si j'ai perçu l'odeur de la truite qui sort du torrent.

Je pourrai dire la tendresse de l'amour,
si j'ai vu la renarde lécher sa portée,
si j'ai vu le balbuzard apporter pitance à sa couvée,
si j'ai vu la biche allaiter son faon,
si j'ai senti le vent souffler sur les trembles,
si j'ai imaginé l'acte d'amour au fond des tanières,
si j'ai perçu le désir du ruisseau de se couler dans la rivière.

Je pourrai dire la profondeur de l'amour,
si j'ai vu l'embrasement du ciel à l'aube,
si j'ai vibré au chant du lac qui se libère de sa prison de glace,
si j'ai cru en la fidélité de l'outarde qui protège sa compagne blessée,
si j'ai communié à l'ardeur de l'épervier qui défend sa nichée,
si j'ai cru en l'attachement de l'oie blanche au nid familial,
là-bas, parmi les scirpes de Hudsonie,

je pourrai dire l'amour...
 

Kinojévis

Le balbuzard pêche dans le matin qui rougit.
Je dépose ma tente au milieu du canot,
et je repousse du pied la berge qui s'éloigne.
Je prends le chemin de l'aïeul voyageur
qui, par voie d'eau parcourait le pays
du versant inconnu, des victoires sans noms.

Je sens mon canot qui prolonge mes reins,
et je le vois frémir à chaque poussée.
Je goûte le silence de la pagaie qui se lève,
glisse, laisse choir une goutte, et replonge à nouveau.
Je bois la merveille d'une proue
qui sépare et qui ne brise rien.

Soudain, j'entre dans le courant d'une eau plus rapide
qui tremble, gronde et m'aspire vers le bas;
j'assiste à ses passions devenues monstres
qui mangent la pierre et m'offrent sépulture.

Je me raidis, vire à gauche, pare à droite,
rappelle, freine, pousse, évite les remous
et les contre-courants; les embruns me trempent
et le cœur me bondit.
J'exulte au jeu du combat.
Je savoure la précarité de ma vie
laissée au hasard d'une maladresse.

Puis le monstre s'éloigne, vainqueur je me redresse,
et reçois la récompense d'une eau tranquille qui somnole
en caressant doucement l'écorce qui m'emporte...

 

Pluie

Juillet, paradoxe d'un brillant été!
J'ai les pieds dans l'eau
et la chemise trempée.

Sans voix, voûté, alourdi,
je subis l'ennui de la pluie qui tombe
en marchant au supplice de l'eau!

La gangue qui à mes pieds s'accroche,
me cloue à ce sol plastique
et mes bottes ruissellent
au labeur de chaque pas.

Mon âme aspire au ciel sans nuage
et soupire au soleil qui ne vient pas.

Je m'enfuirai très haut là-bas
au delà du déluge funeste
dans la brillance de l'azur
pour le juillet qui reste!

Car j'ai les pieds dans l'eau
et la chemise trempée!

 

Agenda d'une manne

Je suis éphémère, très pressée
car je n'ai pas de bouche,
et je n'ai qu'une nuitée
pour vivre ma destinée
et assurer ma lignée.

Sortie de l'eau au couchant,
je suis adolescente
à la brunante.
Mariée au lever de la lune,
je ponds avant l'aube.
Grand-mère à l'aurore,
veuve à la rosée,
je meurs dans la matinée.

« Tant mieux, elle salissait ma pelouse »
dit le citadin.
« Tant pis, je devrai jeûner »
dit la truite...

 

Feu de camp

Enroulé dans ma couverture,
je regarde les tisons qui meurent.
La lune éclaire l'est de son orange rouge,
et projette sa lumière sur le lac d'argent.

Guetteur de la nuit, j'épie
le rat musqué qui mange
l'éléocharide, puis replonge sans bruit.

La luciole émet son code d'amour,
la rainette son trille au royaume des quenouilles.
La grive, sur sa flûte d'argent,
dit le mystère de la nuit.

Le Grand duc, de la montagne voisine,
hulule sa passion que l'écho me renvoie.
Le campagnol, arrivant du couchant,
s'affaire à mes pieds à trouver pousse tendre.

Puis la lune se cache, tout redevient silence.
L'obscurité se glisse
et confiant je m'assoupis
au sein de la chape bleutée
qui m'entoure.

  

Solitude

Berceuse algonquine

En bourrasques l'hiver arrive,
ses vents sifflent sur l'Harricanaw,
seul dans la blanche neige
mon époux chasse et s'épuise.

Dors, dors, dors doucement,
berce le tikanagan.

Mon petit j'ai un grand souci,
que fait-il si loin d'ici?
ah, que c'est long mon époux,
quand tu chasses le caribou!

Dors, dors, dors doucement,
berce le tikanagan.

En tempête le vent rugit
et fait trembler l'appentis,
que c'est long mon petit
quand il est loin d'ici!

Dors, dors, dors doucement,
berce le tikanagan.

Depuis longtemps la cache est vide,
manque le pain à la maison,
plus de farine, de viande, ni de poisson.
Le poêle meurt, la réserve s'épuise.

Dors, dors, dors doucement,
berce le tikanagan.

Mon enfant j'ai le cœur gros,
que fait-il loin des bouleaux?
que c'est long mon époux
quand tu chasses là-haut!

Dors, dors, dors doucement,
berce le tikanagan.

  

Quand je m'endormirai

Quand je m'endormirai,
et que ma Mère-Terre
me reprendra dans ses bras,
ne pleurez pas mon sommeil,
je serai là tout près de vous:
dans la saveur subtile du cœur de quenouille,
dans la fragrance capiteuse de la framboise,
dans la flamboyante rougeur du soleil levant,
dans la clarté dorée des grains mûrissants,
dans la lumière bleutée des étoiles,
dans la chaude pluie qui verdit les herbages,
dans le soleil d'août qui mûrit les fruitages,
dans la mélopée plaintive des rapides de l'Harricanaw,
dans les perles de l'aviron qui s'égrènent en chantant,
dans le doux clapotis de la proue à la brunante,
dans la chorale mystique des tremble-feuilles,
dans le scintillement des diamants de glace
sertis dans les congères.
Oui, je serai là, tout près de vous,
devenu plus léger que plume
qui retrouve le vent des sentiers,
quand je m'endormirai...

 

 

©Textes, André-Guy Bernier

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