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Le ballon du hasard

Nouvelle de
Aline Ste-Marie

 

-Vlan!

-Un ballon rouge le heurta en pleine figure et le sortit brusquement de sa somnolence. Devant lui, un petit bonhomme à l’air espiègle tendait les bras, espérant manifestement qu’il lui renverrait son jouet. Aussitôt le précieux objet récupéré, il le lança de nouveau! « Mais il veut jouer avec moi, ma parole! », constata Antoine, stupéfait. Il tentait d’attraper ce ballon insaisissable, mais ses bras engourdis s’empêtraient dans les manches trop grandes de sa veste débraillée. Du haut de ses trois ans, la mignonne frimousse s’esclaffait devant la surprise et la maladresse de ce vieux monsieur obstinément rivé sur le banc du parc.

-Ah! la candeur de ce rire d’enfant qui résonnait dans la brise... Et ce pétillement dans le regard... Ils frappèrent à la porte de son cœur qui s’ouvrit sur un passé si lointain. Alors, l’espace d’un instant, Antoine vit et entendit son propre fils se confondre en une ressemblance hallucinante avec le bambin inconnu. Il sentait sur son visage le souffle du vent, doux comme une caresse de femme. Sa femme, son Amélie... Dans l’air flottait une odeur de lilas, les fleurs préférées de sa bien-aimée disparue.

-– Tommy, viens-t'en tout de suite! cria une dame élégante et d’un âge respectable.

-Elle jeta un regard courroucé à Antoine tout en agrippant son petit-fils par le poignet. Elle s’éloigna à pas rapides comme s’il s’agissait d’un pestiféré pervers. Un sans-abri! Un sans-allure qui poussait l’audace à s’immiscer parmi les honnêtes gens! Elle se détourna de lui comme d’une vieille crotte de chien séchée abandonnée sur le bord de l’allée.

-Antoine frémit d’humiliation. Il fixait d’un œil triste le farfadet aux boucles blondes qui suivait avec peine la cadence des longues enjambées de sa grand-mère. Avant de disparaître au bout du sentier, Tommy réussit à se retourner et esquissa un geste de la main. Voulait-il le saluer? Antoine n’osait le croire...

Je l’observais en retrait. J’ai toujours adoré suivre les gens à leur insu, me laisser surprendre par la façon dont ils réagiront devant les circonstances les plus fortuites qui se présenteront à eux. Quel chemin prendra leur destin? Quelle histoire s’écrira? On me disait curieux. Le plus curieux des hasards.

-Il quitta son banc. Ses épaules ployaient sous le poids du mépris et du découragement. Il se dirigea vers un refuge pour itinérants. Dans le dortoir s’alignaient des lits sur lesquels de pauvres hères reposaient dans un état larvaire. Ils vivaient en marge du monde, enfermés dans un cocon d’indifférence tissé au fil du temps. Ils ne voyaient plus les cheveux graisseux plaqués sur leur crâne, ni les yeux cernés et vitreux qui dévoraient leur visage, ni les habits élimés dont ils se couvraient. Leur haleine dégageait des vapeurs d’alcool les maintenant dans une léthargie qui les protégeait de la souffrance.

-Chancelant sous l’effet du choc, Antoine s’appuya au chambranle de la porte, la nausée au bord des lèvres. Si la vue de ce spectacle le saisissait et le désolait à ce point, c’est qu’il lui renvoyait le reflet de sa propre image. Comment avait-il pu descendre aussi bas? se demandait-il, consterné.

Quand les choses tournaient mal, on me confondait souvent avec la malchance, la désillusion, le mauvais sort. Mais je n’étais jamais là sans raison. Jamais qu’un pur hasard.

-Bien sûr, le décès de son Amélie lui avait assené un dur coup. Quelques verres de boisson l’avaient aidé à supporter la solitude et sa douleur. Puis la faillite de son commerce, une modeste quincaillerie dont il n’arrivait plus à s’occuper, avait déclenché l’escalade. Il fallait maintenant quelques bouteilles pour tenir jusqu’au lendemain.

-Il s’était retrouvé à la rue sans le sou et en dépression, avec des « amis » qui ne le reconnaissaient plus et changeaient de trottoir pour éviter de le rencontrer. Mendier et voler importaient peu pour se procurer l’inestimable liquide. Il instillait l’oubli goutte à goutte, et un beau jour, Antoine avait perdu la conscience de ce qu’il devenait et de l’endroit où il croupissait.

-Plus rien ne l’atteignait alors. Plus rien... jusqu’à ce qu’un ballon rouge vienne ébranler l’armure qu’il avait soigneusement érigée autour de lui. Une brèche s’était ouverte. Sa sensibilité endormie s’éveillait et ravivait d’anciennes blessures, mais elle l’amenait à renouer contact avec la vie, avec lui-même.

-Antoine se dirigea vers les douches communes. Il se frotta la peau presque à se l’arracher, comme s’il voulait se défaire de cette couche de mépris qui l’enveloppait. Dorénavant, il refusait de se considérer comme un vulgaire rebut tout juste bon pour les poubelles. Il valait mieux que cela! Une parcelle d’humanité et de bonté subsistait encore en lui. Le petit garçon du parc le prouvait irréfutablement. Les enfants sentent ces choses-là.

-Il s’allongea sur un lit et tenta de s’endormir au son des ronflements de ses compagnons de misère. Sa poitrine tremblante contenait avec peine l’océan de tristesse qui le submergeait tel un barrage se fissurant sous la poussée houleuse de vagues nostalgiques. Une comète rouge traversa le ciel de son rêve et se fracassa en milliers de ballons contre le barrage qui s’écroula. Cette pluie de ballons se déversa sur la terre qui devint un vaste champ de coquelicots. Antoine s’y promenait en tenant son jeune fils par la main.

-Le corps secoué de sanglots, il plaqua son visage contre l’oreiller afin d’étouffer le bruit de ses pleurs. Un petit ange avec son ballon l’avait rejoint au fond de son gouffre. La lumière de son regard et la pureté de son rire l’avaient guidé pour émerger de sa torpeur.

-Au matin, il se leva dans un état de fragilité extrême, mais le cœur plus léger. Il avala un bol de gruau bien chaud qui le réconforta. Antoine se tenait à un tournant de sa vie : il retrouverait sa dignité d’homme. Rien ni personne ne l’en empêcherait.

-À sa demande, le centre lui remit de nouveaux vêtements, usagés mais propres. Il entreprit alors de parcourir les rues à la recherche d’un emploi. Après maintes démarches infructueuses, il aperçut une maison affichant l’enseigne Chambres à louer. Contre la vitre de la porte, on avait placardé un carton sur lequel s’inscrivait, d’une écriture malhabile, l’annonce : « Homme à tout faire demandé ».

-La propriétaire ne pouvait se passer plus longtemps d’une aide pour voir à l’entretien général de la bâtisse. Son défunt mari s’occupait de ces tâches auparavant, mais maintenant elle devait engager quelqu’un pour prendre la relève. Antoine se sentait tout à fait apte à accomplir ce travail. L’affaire se conclut rapidement, à la grande satisfaction de chacun. Il n’arrivait pas à le croire! Quelle veine! La tête lui tournait.

Je possédais l’art des retournements inattendus. Après s’être perdu dans mes aléas, on me prenait aussi pour la chance, la fortune, le talent, le flair, le bon moment au bon endroit. Chacune de ces facettes essayait de tirer les ficelles du récit, de se donner le beau rôle de l’histoire. Mais je finissais toujours par avoir le dernier mot. Je n’étais pas qu’un simple hasard.

-Sa patronne le conduisit à la chambre qui lui était dévolue. Quoiqu’exiguë et garnie de meubles dépareillés, elle le combla d’aise. Il s’étendit sur le lit recouvert d’une courtepointe qui lui rappela celles que confectionnait son Amélie. Un rayon de soleil filtrait par la lucarne habillée d’un rideau de coton fleuri. Il éclairait le fauteuil d’un vert passé près duquel trônait une lampe torchère aux dorures ternies.

-Antoine contempla, songeur, le tableau suspendu au-dessus de la commode. Il s’agissait de la reproduction d’une gravure où brillait un phare sur une île au milieu de la mer. Cette image lui sembla un bon présage. Après des années de dérive, il sentait que le courant de la vie l’avait enfin mené vers le havre auquel son âme aspirait. Il entendit le son assourdi d’un carillon; une horloge grand-père sonnait les cinq coups annonçant le souper.

-Il descendit à la salle à manger où d’autres pensionnaires attendaient le repas, assis autour d’une grande table. L’atmosphère familiale qui régnait rassura Antoine. On le saluait, on lui souriait. Dans la soirée, il se joignit même à un groupe pour jouer aux cartes. Cependant, il se retira tôt dans ses quartiers. Il se devait d’être en forme pour commencer sa première journée d’ouvrage, de bonne heure le lendemain.

-Il rangea dans la penderie la totalité de ses effets personnels, c’est-à-dire ce qu’il portait sur son dos. Les pentures grinçaient. « Faudrait huiler ça », marmonna-t-il, prenant déjà à cœur ses fonctions. Il dormit comme un loir, bercé par la musique d’un vieux calorifère à eau qui ronronnait.

-Et la vie s’écoulait, paisible, sans remous. Antoine n’avait pas ingurgité une seule goutte d’alcool depuis son arrivée dans cette demeure. Les relations cordiales qu’il entretenait avec les autres pensionnaires guérissaient en douceur les blessures du passé. Une timide joie de vivre s’installait peu à peu en lui.

-Depuis quelque temps toutefois, il caressait un rêve qui manquait à son bonheur. Il reportait sans cesse l’exécution de son projet à plus tard : il ne s’estimait jamais tout à fait prêt, il s’inquiétait de l’accueil qui serait réservé à sa demande, de la tournure que pourraient prendre les événements... Mais, tant pis! Aujourd’hui, il en aurait le cœur net!

-D’un pas déterminé, Antoine se rendit au salon. Il consulta l’annuaire du téléphone, ses yeux plissés suivant son doigt qui glissait lentement sur les noms défilant en colonnes. Tiens, le voilà! Il prit le combiné et composa le numéro en tremblant légèrement. Il raccrocha d’un mouvement sec et nerveux.

Parfois, dans les moments de doute, on se tenait sans le savoir à une croisée des chemins. Malgré l’issue incertaine, il fallait oser me faire confiance. Il fallait oser se hasarder.

-« Vieux fou! Fais un homme de toi! », se sermonna-t-il. Il composa de nouveau. Chaque fibre de son être se tendit pour écouter la sonnerie résonner. Il en oubliait de respirer. Un... deux... trois coups... Il souhaitait et redoutait tout à la fois une réponse.

-– Allô! retentit une voix joviale.

-– Euh... Tho... Thomas?

-– Lui-même!

-– Euh... Bonjour... C’est ton père qui parle...

-– ...

-Antoine débita d’un trait les phrases qu’il avait ressassées des centaines de fois au cours des derniers jours.

-– Je me demandais si tu avais un peu de temps libre pour qu’on se rencontre... On pourrait jaser... J’aimerais ça avoir de tes nouvelles. Mais si ça t’convient pas, si t’es trop occupé, c’est pas grave, on se reprendra une autre fois, je comprends ça...

-– En v’là toute une surprise! Si je m’attendais! Comment ça va, vous?

-– Ça va bien. Y a eu des bouts difficiles, mais maintenant, ça roule dans le bon sens.

-– Je suis bien content pour vous. Vous avez raison, on a beaucoup de temps à rattraper. On pourrait se rejoindre pour dîner au McDonald’s. Ce dimanche, ça vous irait?

-– Parfait! Bon... eh ben... à dimanche! Salut, mon gars!

-– Salut Pa! À bientôt!

-Antoine demeura plusieurs secondes avec le combiné dans sa main, complètement abasourdi. Rêvait-il? Tout s’était déroulé si facilement.

D’autres fois, quand les éléments se mettaient en place comme par enchantement, je devenais un signe. On me suivait avec espoir. J’entraînais sur des chemins menant à des destinations imprévisibles. Je savais être le plus charmant des hasards.

-Il reprit son travail avec un entrain contagieux qui enchanta toute la maisonnée. Il essayait d’imaginer quel homme était devenu ce fils adolescent qu’il n’avait pas revu depuis une dizaine d’années. Encore quarante-deux heures à attendre! Comme le temps lui semblait long!

-Dimanche arriva enfin. La journée s’annonçait splendide. Même le soleil ne dédaignait pas de lui « dorer la couenne », se réjouissait Antoine en déambulant sur le trottoir. À une intersection, une dame vendait des coquelicots entassés dans un panier suspendu à son cou. Avec fierté, il sortit de sa poche la monnaie pour acheter une fleur du jour du Souvenir. Il l’épingla avec soin à sa boutonnière. On aurait dit un minuscule ballon de velours rouge posé sur son cœur. Il se sentit tout élégant et repartit d’un pas guilleret.

-Lorsqu’il pénétra dans le restaurant, une joie fébrile mêlée d’appréhension l’habitait. Il jeta un regard à la ronde. Personne ne le dévisageait, nul ne s’offusquait de sa présence en ce lieu. Antoine poussa un soupir de soulagement.

-Il reconnut sans peine son Thomas, malgré les années écoulées. Il se dirigea vers sa table, les jambes flageolantes et la gorge serrée. Il souhaitait tellement produire une bonne impression, et surtout, que cette relation se poursuive. Ils échangèrent une poignée de main chaleureuse.

-– Vous n’avez presque pas changé; seulement vos tempes un peu plus grisonnantes.

-– Et toi, juste un peu plus costaud... À quoi t’occupes-tu? s’enquit Antoine en souriant.

-Il désirait tout savoir de lui.

-– Je travaille comme mécanicien dans un garage.

-– Ah! ça ne m’étonne pas! Déjà tout jeune, tu possédais un véritable don pour rafistoler tout ce qui te tombait sous la main.

-– Une vraie passion! Heureusement, je réussis à en vivre assez confortablement. Il le faut, j’ai des obligations, laissa échapper Thomas, l’air préoccupé.

-Antoine se contenta de le regarder sans mot dire. Il hésitait à s’aventurer trop loin lors de leur premier contact. Il ne voulait pas forcer des confidences prématurées.

-– J’ai vécu quelques années avec une femme, poursuivit Thomas. Elle provenait d’un milieu plutôt bourgeois. L’écart entre le niveau de vie auquel elle était habituée et ce que je pouvais lui offrir causait de nombreuses frictions. Finalement, elle a décidé de réintégrer le domaine de sa famille avec notre fils. Je le vois un dimanche sur deux. Aimeriez-vous le rencontrer?

-– Ben! Tu parles si j’aimerais ça!

-Thomas se leva et partit en direction d’un énorme cube de verre insonorisé où s’amusait une ribambelle d’enfants. Il cogna contre la vitre et fit signe à l’un des lutins de le rejoindre. Celui-ci se faufila dans un tunnel et rampa jusqu’à la bouche de sortie pour aboutir dans les bras de son père. Après un détour par le comptoir des commandes, Thomas déposa le plateau de victuailles sur leur table et présenta son pétulant rejeton.

-– Tommy, voici ton pépère Antoine dont nous avons souvent regardé la photo dans l’album.

-– On jurerait ton portrait quand tu avais le même âge, remarqua Antoine, la voix étreinte par l’émotion.

-Il venait de reconnaître le petit ange du parc. Il serra entre ses gros doigts la main toute menue que son petit-fils lui tendait avec un sourire complice. Un secret les unissait. Un lien indéfectible.

Malgré tout, je respectais la loi de la compensation. Je me présentais enfin sous la forme d’un grand bonheur. Je faisais bien les choses en dépit de mes caprices et de ma conduite aux allures erratiques. Je me transformais souvent en un tour de main. Quand tous les fils de l’histoire se croisaient pour tisser un moment de joie dans la plus pure harmonie, on avait peine à y croire. On oubliait même ma présence. Je me sublimais alors en le plus heureux des hasards.

-Les trois lurons trinquèrent entre hommes, joyeusement. Tommy buvait à grandes lampées son jus de raisins; il en raffolait. Il se retrouva affublé d’une moustache violette dont il se délectait en se pourléchant. Ce qu’il était rigolo!

-Cette journée serait marquée d’une pierre blanche... ou d’un coquelicot... Antoine n’avait rien à envier aux autres clients. Lui aussi partageait son repas avec sa famille. Oui, oui! « Sa » famille! Il posa un regard attendri sur Tommy qui s’empiffrait de frites en riant. Même les anges ont des petites fringales, figurez-vous donc!

Le hasard n’existait plus.

La fin rejoignait le commencement.

J’étais pure synchronicité.

 

 

 

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