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1re prix

Puis il y eut Léa

de Benjamin Turcotte

Je me suis inscrit, en appuyant sur le gros bouton bleu. C’était facile, et l’appareil électronique créait une certaine forme de distance entre moi et mes actions, qui tenaient du monde virtuel. Ce n’était pas vraiment moi que je proposais de cette façon, c’était un double auquel je donnais naissance, qui me permettait de supporter le poids de l’existence monotone dans laquelle ma conjointe et moi avions tranquillement glissé au fil des années, alors que tout s’érode avec le temps. Ce n’était pas moi, mais simplement un concentré de mon être que je voulais tenter de vendre, pour connaître sa valeur. C’était bien innocent dans mon esprit, au commencement. Peut-être que je me mentais, aussi.

J’ai commencé par entrer un nom fictif, mais plausible. Ce nom que j’avais choisi, il y a longtemps, comme nom de plume. Un amalgame de ce prénom que j’avais donné à mon premier personnage de fiction, puis une version écourtée du nom de famille de mon idole sportive, forme vide par excellence, mais qui par son aplomb semblait me donner un courage qui me faisait cruellement défaut, parfois.

Antoine Becks

Pour le reste des informations, je n’ai finalement qu’entré les miennes. Il ne me servait à rien de mentir sur mon âge, mon poids ou ma taille. De toute façon, je prétendais encore ne pas vouloir rencontrer quiconque par le biais de l’application. Je ne voulais que voir, sonder les profondeurs des possibilités ambiantes, par curiosité surtout, et peut-être par ennui. C’était une façon de briser le quotidien et la routine.

Je ne savais pas à quel point j’avais raison.

***

Dès les premiers soirs, j’ai développé une aisance déconcertante avec l’application, ses codes sociaux et son langage. J’ai passé des heures à scruter les profils, à apprendre les visages de celles à qui je prêtais une liberté certaine, de qui j’enviais la situation. Au départ, je me plaisais bien dans le rôle de l’imposteur, celui qui entre au magasin sans réelle intention de se procurer quoi que ce soit, mais qui flâne, l’air désinvolte, en tentant d’éviter le regard des vendeuses à commissions. Les filles sur la cascade de profils qui défilait n’étaient que cela, des quantités incroyables de biens de consommation, de possibilités de rêvasser. Elles étaient jolies, pour la plupart, et certaines semblaient avoir des objectifs très clairs en tête, de par l’angle généreux des égoportraits qui accompagnaient leurs informations soigneusement choisies afin de titiller l’intérêt masculin. Les lignes courbes et plongeantes des décolletés se multipliaient sur l’écran à rétroéclairage et je me surprenais parfois, inconsciemment, à glisser deux doigts sur l’écran pour agrandir un galbe ou pour scruter le détail d’un visage. Il me semblait que mon téléphone prenait l’allure d’un catalogue ou d’un musée, où j’errais doucement, au gré des heures de solitude que m’offrait ma conjointe, sans le savoir.

J’étais donc détaché par rapport à toutes ces offrandes, mais quand même poussé vers l’avant par cette étrange sensation de pouvoir toujours en voir plus, et surtout par ce sentiment qui naissait tranquillement dans mon ventre, lové entre mes organes : il y avait peut-être mieux à vivre, après tout. Cette application semblait me donner tous les outils nécessaires pour explorer cette option.

D’un geste du pouce vers la droite ou vers la gauche, je pouvais décider de construire des mondes imaginaires avec l’une d’elles, je nous regardais évoluer au gré du vent et des envies du moment. C’était des centaines d’histoires de moi que j’écrivais de la sorte d’un geste désinvolte, et d’autres que je balayais sans regret. Tout ça n’était qu’un jeu, un passe-temps.

Puis il y eut Léa.

Quand elle est apparue sur l’écran, avec ses cheveux et ses yeux noirs, quelque chose s’est agité en moi, comme une eau nouvelle. J’ai senti la tempête se former, loin de la côte. C’était comme si chacun de ses traits faisait écho à mes désirs les plus profonds, les plus inconscients. Son visage s’imposait à mes yeux et malgré la nouveauté de son existence, j’étais submergé par l’impression de l’avoir toujours connue, de retrouver un être cher jadis perdu. Elle était belle, incroyablement sexy de par le mystère qu’elle dégageait, et il y avait dans ses yeux une tristesse indescriptible qui faisait fondre toutes les belles promesses de fidélité que j’avais prononcées, ce soir de mai particulièrement doux, devant témoins.

C’était plus fort que moi, je devais lui écrire.

Salut. C’est la première fois que j’écris à quelqu’un. Je n’ai pas pu m’empêcher.

Une vague d’adrénaline m’a frappé, juste après avoir envoyé le court message. Je venais de fonder un espoir, et cette incroyable légèreté n’était égalée que par la soudaine peur que ma missive reste sans réponse à jamais, bouteille à la mer coulée dans l’abysse. J’ai fixé l’onglet de la messagerie de longues minutes, une éternité ou deux, jusqu’à ce qu’apparaisse sur le fond blanc ce petit mot exquis.

Lu.

***

Le tout a commencé assez innocemment, tranquillement. Elle a répondu presqu’instantanément au message, quelques mots assez légers, mais lourds de sens.

Contente que tu l’aies fait. Enchantée.

J’étais accroché, déjà. Comment était-il possible qu’elle daigne me répondre, tout simplement, et qu’elle laisse entendre, je crois, qu’elle avait elle aussi un intérêt à faire ma rencontre? J’ai pris quelques minutes pour me remettre du choc, j’avais les jambes molles. Heureusement que j’étais seul dans le salon, mon visage aurait trahi la marée qui remontait en moi. Le souffle encore court, je lui ai lancé une question banale, comme pour tester sa présence. C’était un peu comme me pincer, pour savoir si je rêvais.

Tu passes une belle soirée?

L’attente, encore. Le même Lu qui apparaît. Ma respiration qui reprend, enfin. Mes yeux fixés sur l’écran. Puis d’autres mots, juste en dessous.

Léa est en train de vous répondre...

Un temps.

Ça n’a pas bien commencé, mais maintenant que tu es là...

Chacun de ses mots touchait leur cible. Il y avait, dans la tournure de sa phrase une accroche incroyable, un appât si subtil que j’ai mordu sans hésiter. C’était comme si elle avait entre ses mains une carte de mes courants et de mon littoral, qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait. Elle aurait pu avoir pratiquer des mois durant cette approche, en maîtriser chaque détail. Je sentais tranquillement les barrages que j’avais érigés céder sous son torrent, dans cette relation interdite qui s’échafaudait. Devant l’inondation, je souriais, simplement heureux de me sentir en vie.

Nous avons parlé de tout et de rien, ce soir-là. Échangé des banalités comme il y avait longtemps que je ne l’avais pas fait, mais il y avait derrière les mots une véritable intention d’apprendre l’autre, d’explorer ses moindres détails. Nous n’avions pas tant de choses en commun, outre certaines préférences superficielles comme un intérêt marqué pour un groupe de rock post-prog de Seattle, ou le personnage préféré d’une série bien en vue. Il me semble que les mots échangés n’avaient que très peu de valeur, toute la vérité de cette rencontre tenait dans ce contact qui était créé entre elle et moi, au fil de la discussion. Chaque frappe sur le clavier devenait une espèce de brique de cette construction que je croyais être un palais ou une maison, mais qui se révèlerait être bien plus une prison.

***

Crème Glacée Vanille ou Chocolat?

Dors-tu au fond du lit ou sur le bord?

La chose la plus folle que tu aies faite pour une fille?

***

Au fil des questions, je détruisais mon univers.

Un raz de marée emportait tout. Nous étions saufs, à l’abri dans ce bunker virtuel. J’étais vivant, mais déjà un peu mort.

[…]

© Benjamin Turcotte

 

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