1re prix

Aurore boréale

de Dorothée Banville-Cormier



Mon nom est Isik. Dix-huit saisons arctiques sillonnent mon visage crevassé. De petite taille, trapu, agressif, on me surnomme « LUCIFER ».

Niché sur le bord de la baie d'Hudson, Salluit est ce petit village qui m'a vu naître, dans un igloo habité par ma famille à l'époque. Je suis le douzième et dernier enfant à y avoir vu le jour.

À pleins poumons, gluant, en habit de nouveau-né, je hurlai mon atterrissage mal contrôlé à côté de la peau de phoque prévue à cette fin. Momentanément, mon délicat épiderme colla légèrement sur le banc de glace, sous le regard ahuri de maman. Rapidement, je disparus bien emmitouflé sous les peaux de fourrure.

Mes interminables cris de détresse ont réveillé une mère ourse en état d'hibernation. Sa rage fut extrême. Elle vint rôder une partie de la nuit autour de notre maison glacée, éclairée pour l'occasion de lampes à l'huile de phoque.

Dès l'aube, on tenta de l'abattre sans succès, dans le village où elle s'était réfugiée. Par crainte qu'elle ne s'attaque aux attelages de chiens, on poursuivit la bête gravide, en motoneige sur la toundra. Le blizzard effaça rapidement ses énormes pistes. Déroutés, nos plus habiles chasseurs rentrèrent chez eux. Rassemblés d'urgence pour l'occasion, les aînés comptaient sur leur sagesse pour comprendre ce phénomène exceptionnel. Assis autour d'une peau d'ours polaire, inlassablement, ils tentèrent de scruter l'intime secret enfoui dans l'esprit de la reine de la toundra. Dès l'aurore, accompagnés d'une lune désappointée qui enfonçait sa grosse face ronde dans un capuchon de nuages, discrètement, les sages s'en retournèrent chez-eux.

Mon peuple attache une importance démesurée au phénomène des signes. Les rumeurs veulent qu'à ma naissance, maman ourse m'ait délibérément jeté un mauvais sort parce que dérangée dans son sommeil....

Encore accroché au sein maternel, on me considérait déjà comme un possédé de l'Esprit de l'ours. Sous mes allures d'adorable poupon, un mauvais esprit s'était emparé de moi. Alimentée par ces potins maléfiques, maman éprouvait déjà une crainte à mon égard. Une légende veut qu'un nouveau-né possédé du mauvais esprit d'un animal peut dévorer les mamelons de sa nourrice en tout temps. Dès ma naissance, ses seins engorgés de lait maternel se tarirent sans raison apparente. Agressif, affamé, je hurlai les premiers six mois de vie. Exaspérés par mes cris, mes parents attendirent désespérément la venue de la mère ourse sans doute attirée par mes appels de détresse. Après quelques mois d'attente, ils s'inclinèrent devant l'exigeante loi de la nature. Respect oblige. L'ourse avait certainement mis bas depuis sa sortie prématurée de sa cache de janvier. Depuis, instinctivement, elle devait cajoler, allaiter et protéger sans cesse l'adorable bébé poilu.

L'été lambine à prendre possession du territoire humide et sablonneux, déserté par un printemps tardif... Mais un soir de pleine lune, surprise... un vent à la jupe déployée invite à la danse les magiciennes aurores boréales. Tantôt coiffées d'ouate molle, tantôt maquillées de teintes pastel, elles envahissent le firmament. Cette envolée soudaine de ces déesses vêtues en robes de lumière dentelées marque enfin le début de l'été... Les canots paressent dans la brise légère, coquettement revêtus d'une peinture fraîchement posée.

 

Mes lointains souvenirs d'enfance sont empreints de solitude et de colère. Ma scolarité fut à peu

près nulle. J'ai la fierté de réussir à signer mon nom et à compter une centaine de chiffres. Dès l'âge de douze ans, je détenais, à l'unanimité, le titre de chef de file des délinquants du village. Cette fonction me plaisait beaucoup. Quotidiennement, ma consommation d'alcool, de drogues et de sniffage de gazoline me comblait de fierté. Un groupe de compagnons désignés comme « bien peu recommandables » dans le village se joignirent à moi. Au cours de ces beuveries enfumées de griseries enivrantes, nous occupions le sous-sol de la chapelle protestante. Nul ne se doutait de notre présence dans ces lieux inoccupés à la suite d'un cambriolage. Nous profitions de l'activité régulière du bingo pour nous rassembler en ces Lieux Saints.....

J'ai le vague souvenir du soir où j'ai vu mon meilleur ami Nick pour la dernière fois. C'était à la suite d' une gageure entre nous. Titubant, je lui avais fait la proposition suivante :

- Nous aimons tous les défis !!!

- Oui... Oui... Oui....

- Personne n'a le droit de nous dire ce qui est bon ou mauvais pour nous ?

Un applaudissement frénétique et délirant répond à ma question.

- Nous sommes maîtres de nos décisions!

- Oui...

- J'ai pris dans le magasin général ces deux fours à micro-ondes que voici. Je dépose sur la table un billet de cent dollars « emprunté à la caisse du même magasin » pour celui qui demeurera sa tête enfouie dans le four le plus longtemps possible.

Des hurlements répondent à ma proposition.

- Qui jugera de la durée ? demanda Nick.

- Je me propose. Inutile de vous dire que je l'ai moi-même expérimenté...

J'eus du mal à dissimuler mon mensonge à ma dizaine de camarades euphoriques.

- Vous déposez votre tête dans l'ouverture de la porte vitrée, trouée pour l'occasion. Voyez mes coupures infligées aux mains pour vous. Tout ça, afin de tenter votre chance de gagner ce billet brun tenu solidement dans ma main.

Alléchés par la possibilité du gain facile, les garçons prirent d'assaut les appareils. Loyalement, Nick et Jack s'en accaparèrent. Dominant comme des chiens de tête de traîneau, ils forcèrent les autres, même les plus rebelles du groupe, à se soumettre à leurs décisions. Plusieurs avaient déjà subi leur violence déchaînée au cours d'insignifiantes oppositions. À la fin du décompte de un, deux, trois, ils enfouirent leur tête dans l'ouverture émiettée et coupante de la porte. Simultanément, j'actionnai le démarrage de la minuterie réglée pour vingt minutes. Les copains tout autour placés à la file indienne, imposèrent leur place comme un chien qui s'accroche à son os.

Dans ce local enfumé, l'odeur du pot était insoutenable. À haute voix, triomphalement, on scandait le décompte. Quinze... seize... dix-sept... dix-............huit...

Un cri affolé sortit du four occupé par la tête de Jack. Ses genoux fléchirent et son corps s'écroula sur le plancher. Les spectateurs, impuissants, bavèrent d'horreur. Ils dégagèrent difficilement la tête de leur copain emprisonnée dans le four. Légèrement brûlé, il baignait dans son sang; on l'aspergea d'eau froide afin de lui venir en aide. Sa respiration bruyante nous fit craindre le pire.

Au cours de ces manoeuvres, j'oubliai mon ami Jack dans le micro-ondes. La minuterie de son éventuel tombeau indiqua un record de deux minutes quarante secondes. Nerveusement, je palpai le billet du vainqueur. Une odeur de chair carbonisée s'éleva soudainement. Allongé sur la table, je le touchai en signe d'encouragement. Aucune réaction évidente de sa part. Inquiet, j'ouvris la porte et... horreur !... Sa tête était une boule de feu. Il était inconscient... Quelques-uns se joignirent à moi pour le libérer de cet enfer terrestre. Son visage monstrueusement brûlé fut enveloppé de mon chandail imbibé d'eau fraîche. Secoué par les convulsions, le groupe s'énervait, criait, hurlait son désespoir. Pris au piège de la peur, on me pointait déjà du doigt, on me blâmait...

- C'est de ta faute, « maudit » drogué ! La police va tous nous « pogner » !

En moins de quelques minutes, la gang m'abandonna seul et désespéré. Heureusement pour moi,

les numéros de téléphone d'urgence étaient accrochés au mur, bien en évidence sous un téléphone branché. Je composai le numéro de la clinique.

- C'est urgent, venez vite en ambulance... le pompier aussi...

Je tentai de décrire la situation des lieux. Je fus exaspéré par un hoquet nerveux qui me coupait la respiration. Ce phénomène fréquent se produisait depuis mon « sniffage » au gaz propane qui m'avait congelé les voies respiratoires l'été d'avant.

L'ambulancier, suivi de son assistant et du pompier, fonça vers la porte. Il semblait familier des lieux. Chacun prit charge d'un blessé. On s'affaira davantage autour de Jack qui semblait très mal en point. Sa respiration saccadée et bruyante me rendait fou. Muni d'une lampe lanterne, l'ambulancier inséra un tube de caoutchouc dans la bouche déformée de mon ami. C'était une délicate intervention que d'introduire ce tube dans la trachée à l'entrée des poumons. Le but de cette technique est de favoriser le passage de l'oxygène aux malades souffrant de détresse respiratoire. J'avais appris tout ça de l'infirmière du dispensaire.

 

J'assistai les intervenants, poussé d'une ardeur quasi-hystérique. Toujours accablé par mon hoquet perpétuel, je poussai les civières dans l'ambulance. Le début d'incendie fut aussi contrôlé. Bien malgré moi, le chef ambulancier m'obligea de les accompagner en éclaireur à cause de ces ténébreux événements. J'étais trop chaviré pour tenter d'inventer une histoire pour me couvrir comme c'est à peu près toujours le cas. Moins d'une heure après notre arrivée, un avion nolisé prit charge de mes deux amis pour les diriger vers la grande ville. C'est en compagnie de deux policiers de la Sûreté du Québec et de mes parents dérangés au bingo, qu'un peu buté, je racontai mon horrible histoire. Je résistai à l'obligation de dévoiler les noms de mes copains même sous la menace des policiers. J'en suis très fier encore aujourd'hui. Je n'avais pas à leur faciliter la tâche pour laquelle ils étaient grassement payés.

J'étais privilégié par mon statut de jeune mineur de douze ans. Démasqués, après l'enquête policière, mes compagnons et moi avons comparu en choeur à la cour de la protection de la jeunesse. Cette dernière ordonna aux parents un couvre-feu obligatoire pour leur progéniture couvrant une période d'un an. Cette restriction fut très peu respectée de la part du groupe habitué à défier l'autorité parentale.

Les mois suivants, l'incident nous ramena Nick. Il ne sembla pas nous reconnaître. Son visage était incrusté de cicatrices résultat de brûlures profondes. Ce « chien de tête de traîneau » d'antan n'avait plus la force d'aboyer ni de mordre. Il restait assis passivement et on ne tarda pas à le surnommer « le fou du micro-ondes ». Quand à Jack, on finit par désespérer de son retour dans la communauté. Sourd, aveugle et paralysé, on le maintenait en vie artificiellement dans un centre pour malades chroniques dans la grande ville.

Parallèlement, mes expériences sexuelles entre garçons et filles de tous âges me glorifiaient.

J'étais le ROI de la TOUNDRA.

J'ai enfin dix-huit ans. Depuis toujours, je suis la terreur du village. On me craint et on me respecte enfin....Tout va bien pour moi... j'ai le contrôle des gens de mon entourage. Bonne nouvelle, j'ai une blonde de seize ans. Serai papa bientôt d'un garçon, confirmé par une échographie récente. Une sensation de tendresse et de bonheur habite profondément mon être. Du jamais ressenti auparavant... Ce matin, le père revient seul de la clinique. La motoneige tire un traîneau vide. Que se passe-t-il? Où se trouve ma blonde, Maggy? Je me précipite en courant vers la clinique. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Dès aujourd'hui, la maman ainsi que bébé seront transférés dans le village voisin où se situe le Centre-Hospitalier régional. Je cours vers l'aéroport. Sous mon capuchon, je pleure ma rage devant l'oiseau métallique déjà en vol.. Essoufflée, l'infirmière accourt à ma rencontre. Elle m'assure de son aide et de sa disponibilité en tout temps. Soulagé, je lui demande la permission d'aller visiter mon enfant.

- On verra, veux-tu ? En attendant, tu rentres chez-toi. D'accord !

Je la laisse partir pour me précipiter au comptoir d'Air Inuit.

- Le coût du billet pour Povonituk, là où se trouve bien le Centre Hospitalier ?

- Un aller. Six cents dollars...

L'employé me considère d'un air soupçonneux. J'apprends qu'il y a interdiction formelle de la part de la police pour l'émission d'un billet à mon nom. Furieux, je me dirige vers la sortie. Je suis coincé dans le portique par l'incubateur de mon fils et la civière de ma blonde, abandonnés à leur sort. Plein de détresse, je retourne chez-moi caressant ce projet de voyage en motoneige.

Au cours de la semaine, ce projet motorisé se concrétise. Sous l'oeil interrogateur de froide lune, j'emprunte une Toundra flamboyante, enchaînée dans la cour du dépositaire. Départ prévu, ce soir, au coucher du soleil. Cinq longues journées pour arriver à destination.

Allègrement, je roule depuis une trentaine de minutes sur la rivière quand, tout à coup, quatre motoneiges m'encerclent. Deux policiers me passent les menottes. Passager sur mon propre bolide, on me ramène en prison. Je rage derrière les barreaux. Mon séjour indéterminé en tôle est assujetti d'une interdiction formelle de conversations téléphoniques. On me prive aussi de visites même des membres de ma famille. Les rumeurs qui circulent m'accusent de trafic de drogues dans le village. Alors, prudence oblige...

Les conséquences sont insupportables. Je regrette un peu ce geste primitif et instinctif. Deux interminables semaines se sont écoulées depuis mon arrestation. L'inquiétude me ronge, l'insomnie allonge mes nuits. Le sevrage forcé dû à ma consommation d'alcool et de drogues m'est de plus en plus pénible.

Puis, bonne nouvelle : je quitte la prison demain.

Dès ma sortie, un potin de village laisse présager que ma Maggy ne reviendra plus dans le village. Malgré moi, je l'imagine dans les bras d'un autre. On raconte aussi que, sans ma permission, mon bébé à été adopté dans une bonne famille Inuit ... je ne sais où....

Fou furieux, je cours à la clinique fermée à l'heure du dîner. Je hurle de toutes mes forces ma détresse et ma rage. Dans le portique, je pris un marteau abandonné sous un manteau de frimas. Je le saisis à deux mains pour fracasser en mille miettes, vitres et portes. Je fracasse tout sur mon passage pour me diriger vers la salle d'accouchement où est né mon fils. En effet, près du lit est branché l'incubateur en attente d'un nouveau poupon. À coup de maillet, je le démolis littéralement. Tout y passe : vitrines, tables, lits, lumières, etc.

Transformé en bête sauvage ensanglantée, je cours dehors sous un froid glacial. Direction : le magasin général. À l'aide de mon arme ensanglantée cachée sous mon parka, je fracasse la porte. Dieu merci!... pour eux, le personnel est absent pour l'heure du dîner. Ici, j'ai l'embarras du choix en outillage pour assouvir ma vengeance. Je saisis donc une masse de fer. Nerveusement, je m'applique à tout détruire à l'intérieur. La nourriture jonche le sol, vite cachée par les tablettes désarticulées. Comptoirs, frigo, caisses enregistreuses se transforment en amas de ferraille. Armé d'un fusil de chasse chargé à bloc, je tire une douzaine de cartouches pour gros gibier. Dans un bruit infernal, elles transpercent littéralement la toiture. Ensuite, muni d'un énorme pic à glace, hystérique, bavant de rage, je cours vers la prison afin de la démolir. Des sons lointains de sirènes et de cloches parviennent à mes oreilles. Des policiers accourent et, énergiquement, on me passe les menottes sans que je n'oppose aucune résistance. Affaibli par ce carnage, je retrouve la même cellule abandonnée ce matin. Malheureusement, à la suite de ces méfaits, plusieurs feuilles gonfleront mon dossier judiciaire déjà fort volumineux. Deux infirmières sont mandatées à mon chevet afin d'évaluer mes blessures. On m'injecte un calmant. Immédiatement, je sombre dans un sommeil agité, mais tellement bénéfique pour l'entourage angoissé. Une douzaine d'heures plus tard, à mon réveil, de nombreux pansements recouvrent mes plaies suturées.

Au cours de la semaine, un agent de probation me visite régulièrement. À la demande de monsieur le juge, il tentera de produire un dossier pré-sententiel afin d'éclairer la décision du magistrat attendu bientôt dans le village.

Régulièrement, depuis plusieurs années, un avion nolisé transporte la cour itinérante dans les villages de la baie d'Hudson. Cette équipe, venue du ciel, se compose du juge, de policiers et d'avocats. Les communautés se déplacent en masse à la cour de Justice pour ces occasions, tout en déplorant les sentences imposées aux fautifs comme moi. Ces interminables semaines sont traumatisantes et pénibles à vivre dans ces milieux tissés de parenté.

La sentence de monsieur le « juge blanc » fut irrévocable. L'écho de sa voix hante encore mon esprit. « Je vous ordonne trois ans fermes de réclusion dans un établissement à sécurité maximale. J'ordonne aussi une thérapie adéquate pour homme violent. »

En Inuit silencieux et impassible, ma révolte intérieure incruste les menottes dans mes poignets ensanglantés. Encadré par deux policiers, on me pousse vers l'extérieur. Je passerai trois ans de ma jeunesse à Bordeaux.

Demain, le trente novembre, je quitterai enfin le pénitencier où je suis incarcéré depuis trois ans. Ma valise trouée ingurgite, ce soir, mon maigre avoir personnel. Feuillets, revues chiffonnées jonchent le sol. Fièrement , j'ai su résister à l'intégration carcérale ainsi qu'à ma participation thérapeutique imposée. Plusieurs examens médicaux me furent prescrits afin de connaître la cause de mon mutisme. Le diagnostic le plus plausible : traumatisme profond de dépaysement.

J'ai quand même su profiter de quelques « passe-droit » de la part des intervenants. Mon odorant parfum de tabac et la couleur de mes doigts exagérément jaunis me trahirent sans cesse. Secret oblige : on m'oubliait devant le téléviseur dont j'ai su abuser sournoisement étant trilingue. Mon long séjour fut agrémenté à l'occasion, par quelques compagnons Inuits de la côte de la Baie d'Hudson. Tous muets lors des rencontres thérapeutiques, ainsi que des activités quotidiennes, notre maligne complicité fut des plus discrètes et agréables. Ces joints inhalés à la dérobée m'ont procuré un quelconque  «Paradis artificiel » où l'amour domine la haine et la colère.

Au cours de ces nuits de rêve, dès mon réveil, je sombrais dans une profonde dépression. C'est alors qu'intervenait l'équipe professionnelle, désarmée face à mes comportements chaotiques et imprévisibles. Un dernier coup de pied dans la porte de sortie, en ce trente novembre 1999, me délivre de ce trop plein d'agressivité refoulée. Je hume à pleins poumons l'air frais de ce matin enneigé. La vannette de l'institution me transporte à l'aéroport de Dorval, sous l'oeil endormi d'un accompagnateur. Fièrement, je monte dans l'avion d'Air Inuit, destination : liberté.

Le nez collé à la fenêtre, le ronronnement des moteurs me fait battre le coeur. Le temps est clair et le soleil radieux m'éblouit. D'heure en heure, le décor se colore du vert jaune au brun et finalement au blanc polaire perpétuel. Le sol immaculé est piqué de rares arbustes, d'attelages de chiens, de motoneiges de marque Toundra habillées de jaune.

Soudainement, l'odeur de la gazoline sniffée au cours de l'adolescence surgit en ma mémoire. Paupières closes, cet état me grise. Ma respiration s'accélère, s'exalte. Malheureusement pour moi, la main bienveillante de l'hôtesse de l'air qui me secoue légèrement l'épaule m'oblige à sortir de cet état euphorique.

- Tout va bien pour vous, monsieur ?

Instinctivement muet, j'acquiesce d'un signe de la tête. Enfin, la voix du pilote se fait entendre.

- La température à Saluit est présentement de -30 degrés celcius. Nous amorçons l'atterrissage dans quelques minutes... Bouclez vos ceintures et merci d'avoir voyagé sur Air Inuit. Bonne fin de journée...

Je cache précieusement le surplus de mon dîner afin de me dépanner en cas de besoin. Je suis sans le sou et demain est toujours incertain.

J'ai le souffle coupé à ma descente d'avion. Le vent glacial m'oblige à courir vers l'aéroport. Deux policiers m'accueillent à l'entrée. Surpris de leur présence inexpliquée, on me pousse dans la vannette de service. Je me retrouve, quelques minutes plus tard, sous verrou à la prison du village. Subitement, ma langue se délie. Je demande alors à l'un d'entre eux que je connais :

- Pourquoi être ici ?

Le silence de sa part m'est cruel. La violence qui m'habite devient quasi incontrôlable. Comme une bête traquée, je fonce tête première dans la porte de métal de ma cellule. À travers le grillage, j'aperçois soudainement mes parents se dirigeant vers moi. Comme un enfant, je m'accroche désespérément à leurs doigts dès leur arrivée. Je suis saisi de leur vieillesse prématurée quoique notre dernière rencontre remonte à seulement trois ans. Leur sérénité désarmante me rassure ainsi que ces mots remplis d'amour et d'espoir.

- Demain, mon fils... demain... Courage... mon fils...

Un paillasson usé me tend ses maigres fibres. Je m'y blottis près du mur surchauffé en attente du lendemain.

Dans la pénombre du matin, l'horloge indique six heures quand le gardien de sécurité m'apporte un frugal déjeuner. Mes dernières gorgées de café sont vite interrompues par l'arrivée soudaine de deux policiers armés. Solidement escorté, je me retrouve en présence du Chef de la mairie assisté de deux conseillers. Les discrètes salutations d'usage terminées, tête baissée, yeux fixés sur mes mains crispées, je les écoute me dire :

- Isik, nous empruntons à l'occasion le rituel ancestral autochtone le plus pénible à supporter mais qui pourrait être bénéfique pour toi... Tu devras purifier et ton corps et ton âme avant d'être des nôtres sur cette terre natale. Dès ce matin, tu quitteras le village pour y revenir le 31 décembre 1999, en homme bon, honnête, fiable et généreux. Cette rude épreuve, juste avant une nouvelle année, te rendra digne et fier. Peut-être deviendras-tu un exemple vivant après avoir été celui du mal pour la nation. Après cette période de réflexion en présence de l'esprit de tes ancêtres qui te rendra bon, nous serons très heureux de t'accueillir à nouveau dans ton village... Rappelle-toi toujours que l'homme est né pour construire et non pour détruire. Ton corps, recouvert de mélasse et de plumes d'oiseaux, sera une des humiliations imposées pour les actes commis. Tu seras reconduit sur une île déserte à 200 kilomètres du village. Un hélicoptère t'y conduira ce matin et assurera ton retour dans 30 jours...Ton baluchon contient un fusil, une hache, un rouleau de collet, trente allumettes, trente cartouches, un sac de couchage, un baluchon de linge constitué par tes parents.

Le souvenir de mes trois amis surgit en ma mémoire. Ils se sont tous suicidés au cours du même périple imposé par ce chef et peut-être, je serai bien malgré moi le prochain. Tout se bouscule dans ma tête et mon coeur.

Je repose nu solidement retenu au plancher. Une marée de mélasse m'engloutit soudainement. Je tousse, crache, crie et hurle. Aveuglé, étouffé, je respire tant bien que mal. Je m'évanouis suite au franc coup de pied ressenti au niveau des parties génitales. Ma reprise de conscience est atroce sous mon habit « mélasse-plumes ». On m'ordonne de me rhabiller. Tout me colle désespérément aux doigts. Le résultat est désastreux. Mes yeux collés tentent en vain d'apercevoir les êtres autour de moi, sans succès.

Je me retrouve assis sur la banquette arrière du transporteur aérien, accompagné d'un policier. Je grelotte en claquant des dents comme sur une banquise à la dérive. Gonflées de haine et de rage, des larmes ont décollé mes paupières closes. Assis près du hublot, je survole très lentement une partie du village en reconstruction, car on rebâtit ce que j'ai détruit. Je ne reconnais plus mon village. L'odeur de mélasse me rend nauséeux. J'ai le goût de vomir. De discrètes inspirations activent les plumes dans le fond de ma gorge. Mission impossible est celle de retenir mon petit déjeuner qui glisse sur mes genoux et éclabousse le bas de pantalon du policier. Le vent nordique semble mordre l'hélice, occasionnant un léger vibrato des moteurs.

Soudainement, le policier blanc accompagnateur s'adresse à moi :

- T'es ben chanceux, mon petit mardeux, qu'on te conduise en avion. En plus, pour nous remercier,

tu nous vomis dessus. T'auras réussi à nous emmerder jusqu'à la fin... Petit voyou. En plus, tu détruis ton village. Qui paie pour ça ? Certainement pas toi espèce de paresseux, d'assisté social chronique. C'est moé qui paie la facture, pis les gars en avant aux commandes. Cette année, la température a été aussi emmerdante que toi. Ce qui fait que l'eau n'est pas gelée comme elle le devrait sur la Baie. On ne pouvait toujours pas risquer de noyer un attelage de chiens pour un vaurien comme toi! Tu devrais nous remercier qu'on te paie un voyage en hélicoptère, à même nos taxes en plus. Le gouvernement peut ben être pauvre emmerdé par des enfants de chienne comme toi. T'aimerais ça, je pense, me sacrer un coup de poing sur la gueule. T'aimerais ça, p'tit baveux...

Il a, en effet, deviné juste. Ma colère envers ce « policier blanc » est féroce. Je résiste à la tentation de lui coller mon poing au front. Je veux aussi lui hurler mon indignation pour ces mensonges à mon égard. Le souhait du maire précédant mon départ m'empêche de passer à l'acte. « Tu quitteras ton village pour y revenir en homme bon, honnête et généreux. Cette rude épreuve te rendra digne et fier. Serons très heureux de t'accueillir à nouveau dans ton village ».

Heureusement pour celui qui se tient à mes côtés, le brave pilote de brousse capte momentanément notre attention. Par l'entremise du micro, il nous demande un moment de silence jusqu'à la fin des manoeuvres d'atterrissage.

Dehors, la tempête fait rage. On ne voit ni ciel ni terre dans les hublots glacés. Je ressens, dans mon coeur d'enfant, un état de panique indescriptible que j'ai du mal à camoufler.

En cachette, je palpe les restes de mon petit déjeuner. L'effet calmant de ce geste anodin est bénéfique pour moi. Pour ce soir mon repas est assuré... et demain sera un autre jour. Soudain, une pensée comme un souffle de bourrasque, s'envole vers mes parents, qui, tout à coup, me manquent terriblement. Mon plus grand souhait serait la présence de mon père, cet habile chasseur qui, à mes côtés, m'assurerait de ma survie. Je suis un chasseur très médiocre, ma paresse d'adolescent n'ayant pas été une très bonne école pour la chasse et la pêche. Maman, cette magicienne incontestée du dépeçage d'animaux à fourrure et d'animaux marins, me semble tout à coup si loin. Je me sens comme un enfant perdu, orphelin. Malgré mon invincibilité extérieure, mon âme pleure.

Les éclats de rire de mes trois compagnons de fortune attirent mon attention. L'atterrissage est réussi et nous sommes à deux pas de l'île perdue en cette fin de journée. Le cadran de l'appareil indique treize heures.

- Te v'la rendu, mon Pit, me dit le policier que je souhaiterais mort, gelé. J'espère que t'as bien mangé en prison, mon homme, car c'est pas ce soir que tu feras une indigestion. Ha! Ha! Ha! Si tu veux ton lunch à midi, mon Pit, tu te lécheras. Je pense que la mélasse contient des milliers de calories ! Une petite lichette par ci, une petite lichette par là, mon gars. Caribou voir toi... mais toi pas voir caribou. Hé! les gars, que diriez-vous d'un petit steak de caribou sauté dans le poêlon pour dîner ? Hum... juste à y penser, j'en perds le nord.

Le squelette de la carlingue tremble de toutes ses tôles. Je me précipite vers la porte de secours à la demande du pilote. Figé et rigide dans mon habit de mélasse et de plumes, je décide donc de sauter de l'appareil. Une énorme dune de neige me souhaite la bienvenue. Son épiderme rugueux et durci craque malheureusement ma douloureuse combinaison sucrée.

Ventrus, mes deux sacs de bagages atterrissent à mes côtés. Je m'empresse de courir à leur poursuite emportés par la rafale impitoyable. Déjà, le bruit de l'hélicoptère qui s'éloigne me paraît moins insupportable. Un dernier salut et il disparaît dans la bourrasque. Abandonné à mon sort, désespérément, je cherche l'abri qui me permettra de reprendre mon souffle. Péniblement accroché à mes ballots, je scrute tant bien que mal l'environnement immédiat. Tout n'est que chapelets de dunes poudreuses, battues par le vent nordique. Un amoncellement de neige plus imposant attire mon attention. D'un pas mal assuré, je m'y dirige péniblement. À l'aide de mes bottes gelées, à coups de pied, je frappe énergiquement dans une fissure béante, coiffée de neige. Surpris du résultat, mes deux pieds engourdis s'enfoncent malgré moi. En chute libre, accroché à mes attirails, je glisse littéralement dans le fond d'une grotte naturelle. D'une dimension très restreinte, j'en fais mon abri temporaire pour l'instant. À l'aide de mes bras raidis, je tente de dégager tant bien que mal la neige accumulée dans l'entrée. Sous cet amoncellement de neige, je découvre un petit baril rouillé déguisé en poêle. Quelqu'un a dû vivre ici récemment. Des prospecteurs ou des chasseurs probablement. Un orifice recouvert d'une tôle mobile s'ouvre en quête de bois. Un tuyau fixé au mur monte vers l'extérieur. Des couvertures sales et gelées jonchent le sol, en compagnie de vaisselle, chaudrons et chaudières.

Dans la pénombre, je me butte sur un obstacle. Un amoncellement de bûches gommées, de branches de sapin et d'éclats de bois. Agréablement surpris de cette découverte, un regain d'espoir et de vie m'habite. Je rêve de chaleur...de chaleur...

À tâtons, je déniche une allumette dans ma trousse de survie. Ma tentative d'allumer ce supposé poêle s'avère efficace, à ma grande surprise. L'odeur du sapinage qui commence à brûler me revitalise. Je cours vers l'extérieur afin de m'assurer du bon fonctionnement du tuyau. Un tourbillon d'étincelles danse joyeusement au-dessus de ma tête. Marmite à la main, je l'emplis de morceaux de neige afin de les faire liquéfier sur le poêle déjà chaud. Grelottant de froid, je déficelle le sac en provenance de mes parents. De chauds survêtements traditionnels en peaux de phoque s'étalent devant moi. De confection « maman » assurément. J'y trouve aussi du linge de rechange, un énorme sac de thé en feuilles, accompagné d'une tasse et marmite en fer blanc. Six chandelles fabriquées en graisse de phoque et une énorme barre de savon complètent le tout.

Déjà, l'eau bouillante laisse échapper une vapeur rassurante me comblant de satisfaction. Dans ma tasse, je laisse infuser les feuilles de thé, j'en verse dans une tasse de fer blanc et mes lèvres s'approchent de ses bords avec un plaisir évident.

La cérémonie de la fonte des neiges se poursuit en cette fin de journée pour s'éterniser jusqu'au crépuscule. Deux chaudières contenant ce précieux liquide destiné à mon hygiène personnelle sont récupérées. À l'aide d'une des couvertures trouvées, je bouche l'ouverture de la grotte. Ainsi protégé du vent, la chaleur ambiante de la pièce me rend gluant sous mes vêtements toujours collés à la peau. Irrité, je m'empresse donc de les arracher de mon corps dégoûtant. Agenouillé sur le plancher, je plonge ma tête dans le seau d'eau chaude et savonneuse.

Une des manches de mon chandail crotté de mélasse me sert de débarbouillette. De l'aube au crépuscule, ma toilette se poursuit entrecoupée de fonte de neige continue. Épuisé et propre, je me glisse enfin dans mon sac de couchage. Ma dignité retrouvée me donne des ailes. Je ne suis plus Lucifer, je m'en vais vers la bonté. Une bûche chantonne dans le poêle de tôle pendant que les flammes font danser sur le mur des gouttelettes givrées. Toutefois, la faim me prend. À tâtons, je retrouve mon précieux goûter épargné de la veille.

À mon réveil, le poêle réclame une bûche, tandis que mon estomac gronde de faim. Adieu, dernières victuailles. En habit de phoque, carabine à la main, je quitte ce nid douillet à la recherche de nourriture. La tempête s'est un peu calmée, mais la noirceur s'est déjà installée. Mon estomac se remet à gargouiller, mais je ne peux répondre à sa demande prématurée. Je scrute autour afin de signaler le moindre mouvement, sans succès. Penaud, je rentre forcément à l'abri où, au moins, du thé chaud m'attend. Je me couche en rêvant que la chance sera au rendez-vous, demain. Mon passage en institution carcérale m'a dorloté d'un quotidien douillet, inhabituel en ce qui concerne ma vie actuelle.

Au réveil, ma mémoire hume instinctivement l'odeur parfumée d'un copieux déjeuner agrémenté de café à volonté. J'aurais aussi découvert et apprécié l'effet bienfaisant d'une douche et le port de vêtements propres. Bien malgré moi ce matin, je me dois de vivre dans la réalité si je veux survivre. Même sous mon sac de couchage, la température est frigorifique. Tout comme moi, le poêle non alimenté s'est endormi. Déjà, la routine cherche à s'installer. Comme hier, je craque ma deuxième allumette dans le poêle éteint qui, immédiatement, s'allume. Un thé chaud remplacera mon déjeuner manqué. Déguisé en maître-phoque, armé, péniblement je sors à l'extérieur. Ma montre m'indique environ six heures du matin. Le prodigieux spectacle de neige et de glace laissé par le blizzard d'hier me salue généreusement. Le calme est revenu. Le merveilleux champ de neige me fait oublier temporairement la faim. Je me déplace sur la toundra de l'île perdue afin d'y découvrir mon domaine. En moins de vingt minutes, d'une côte à l'autre, le territoire est arpenté. Aucune trace évidente de vie à signaler. Quelques chicots d'arbustes m'observent du haut d'une crête.

En ces derniers jours de décembre, sous un ciel couvert, la température s'est subitement radoucie.

Autour de l'île, la glace est rigide sur une superficie d'une vingtaine de mètres environ. J'y circule en toute sécurité, car je me fie à l'atterrissage de l'hélicoptère à cet endroit. Ordinairement, cette baie est glacée depuis plusieurs semaines, d'une île à l'autre, sur une superficie d'une soixantaine de kilomètres alors que le large est dégagé. Prisonnier de l'île, il m'est alors impossible de penser me déplacer ailleurs, pour assurer ma survie. Au cours de la présente semaine, un redoux inhabituel, exagéré, s'installe. Chasseurs et gibiers en seront déroutés. Je retourne à l'abri. L'arôme du thé infusé parfume la minable habitation. Lentement, je déguste cette boisson énergisante, tout en comptabilisant le modeste inventaire de mes biens. À ma surprise, un paquet caché en provenance de mes parents me procure un peu de nourriture imprévue. Stupéfait, j'y découvre six banniques (pain traditionnel) un morceau de graisse de phoque et un paquet de viande de phoque séchée. Grâce à eux, ma difficile survie est assurée pour les jours à venir. Comme jadis, étant enfant, je devrai me contenter d'un frugal repas journalier. Souriant de toutes mes dents, je m'accroche à la vie.

Je suis aussi conscient que ce délit majeur de la part de mes parents représente pour moi une preuve d'amour.

Mains tremblantes, je dévore ce repas miraculeux. Mon linge imbibé de mélasse et de plumes est maintenant raide et sec. Je le considère aussi puissant que l'huile de phoque pour allumer le poêle. Malgré mes chauds habits de fourrure, le froid humide m'habite constamment.

Au cours de la semaine, rien de très excitant à raconter. Je ressens beaucoup de solitude et d'ennui. Un ciel nuageux et bas prolonge cette température douce. Je possède encore mes munitions intactes : trente cartouches dissimulées sous une pierre du sol. Ce soir, la famine s'installe sous mon toit. Je désespère de trouver quoi que ce soit à me mettre sous la dent. Ventre creux, je ne peux me résigner à dormir sous le gémissement constant de mon tube digestif. Je m'accapare d'une chandelle en graisse de phoque. Au fil des heures, cette boule dégoulinante me calme tout en me rassasiant.

En ce matin de décembre, dès l'aube, fusil en bandoulière, je fais les cent pas sur l'île perdue. Un soudain désespoir s'empare de moi. Poussé par une faim intense accompagnée d'une faiblesse indéniable, je dois tuer un quelconque gibier. La nature s'entête à demeurer extrêmement douce et je demeure ébahi par le spectacle se déroulant sous mes yeux.

Sur la baie, ce champ de glace s'illumine sous la lueur rougeâtre. Les rayons de soleil se reflètent sur la glace inégale en des tons d'arc-en-ciel qui, je crois, s'est brisé en mer.

Perdu dans mes pensées lointaines, est-ce un mirage qui se dessine au loin ! Je plisse les yeux, afin de contrer ma myopie congénitale. Je crois repérer près de l'eau trois masses en mouvement. Est- ce-que j'hallucine ? Retenant mon souffle, à plat ventre je me déplace vers eux en silence sur la glace, imitant le mammifère marin. À moins de dix mètres de ma cible, vêtus en tons de beige et gris, j'identifie les trois phoques. Allongés les uns contre les autres, maman et bébés semblent eux aussi apprécier ce spectacle de la lumière nouvelle qui s'offre à eux. Agenouillé, dans un geste lent et discret, j'épaule mon fusil chargé. Soudain, un, deux, trois, quatre, cinq, six coups de fusil résonnent sur la glace. Tremblant de tout mon être, je me précipite auprès de ces masses inertes, déjà figées dans une tache écarlate. Mais voici que le fusil me tombe des mains, mes mains qui s'enflent et grossissent. Ma vue prend de l'acuité. Qu'est-ce qui se passe donc ? On dirait que mon corps se rapetisse et je me retrouve à quatre pattes. Sans pouvoir m'en empêcher, poussé par un désir que je ne contrôle plus, je m'attaque à la chair sanguinolente d'un goût âcre et agréable. Je la déchire à belles dents. Je vois du sang dégouliner sur mon bras et ma main qui deviennent plus gourds et, à ma grande stupéfaction, ils se recouvrent de longs poils blancs. En même temps, je sens un tressaillement dans tout mon corps, ma vue se brouille, mon nez... il me semble que je détecte des odeurs inconnues, nouvelles, venues de partout. Mais que m'arrive-t-il donc?

 

L'Ancien jeta un long regard sur l'assemblée constituée surtout d'enfants.

- Savez-vous pourquoi vous avez eu le permission de veiller plus tard cette nuit ?

- Oui, grand-père, c'est parce que c'est la nuit du Grand Changement...

Le vieillard eut un sourire. Il était fier de son enseignement, lui qui appartenait au Peuple des Ours blancs. Il tira une longue bouffée de sa pipe. Il demanda encore :

- Et c'est quoi la nuit du Grand Changement ?

Un petit, heureux de son savoir, lui expliqua :

- C'est la nuit où l'Esprit de nos frères ours change un être humain en animal parce qu'il n'a pas trouvé sa place parmi les hommes. Il devient animal pour lui procurer la sérénité de l'âme.

L'Ancien acquiesça de la tête.

- Oui, le bébé qui naît en désaccord avec sa nature humaine et qui dérange par ses premiers cris et ses premiers pleurs un animal qui se promène autour du village fera un bout de vie chez les hommes pour comprendre les difficultés de la vie humaine. Comme il n'est pas en accord avec son corps, lors d'un événement spécial au cours d'une nuit précise du calendrier Inuit, il retrouvera la grande pacification de son esprit en devenant animal.

Puis, l'Ancien frappa dans ses mains :

- Bon, maintenant que vous avez appris à quoi sert la nuit du Grand Changement et de la pacification de l'âme, il est temps d'aller dormir.

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, certains d' entre eux bâillaient déjà depuis un bon moment. En choeur, ils se jetèrent sur leur couche et ne tardèrent pas à dormir.

Tout à sa réflexion, l'Ancien resta un moment dans la pièce, puis il décida de sortir dehors. La nuit était très belle. Les étoiles scintillaient comme des diamants. L'homme jeta un coup d'oeil vers l'horizon où, à la lumière de la lune, se découpèrent les silhouettes d'une ourse blanche à côté de laquelle marchait un petit; celui-ci jeta un long regard sur le village en gémissant, puis de sa démarche pataude, il se mit à courir laissant sa mère derrière lui comme s'il voulait fuir.

L'Ancien avait compris. Il regarda sa montre aux chiffres luminescents. Il était près de minuit en ce 31 décembre 1999 et c'était dans la nuit du Grand Changement. Il entra dans son habitation l'âme en paix.

© Dorothée Banville-Cormier



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