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Au bord d'un banc du bar du Bar Barrab

de Daniel Saint-Germain



À genoux dans la neige, il tente encore une fois d'introduire la clé dans la serrure depuis si longtemps convoitée... et qui, de nouveau, et toujours, depuis qu'il y rêve, se dérobe.

Il a perdu son pantalon, descendu. Sa clé est là, il en est sûr, il le sait, il la sent, mais il a quand même la désagréable impression qu'elle est tout à coup disparue. La serrure sombre oscille et sa main tremblante tente de retenir le blanc chambranle qui branle. Que se passe-t-il?

Il a froid, il a chaud. Mais, la clé n'est plus là? Elle qui était si présente, tout à l'heure, dans la chaleur du taxi.

Il pose la main sur la porte, tendrement, mais la porte, tantôt chaude, est maintenant froide, comme la neige sur ses genoux. Il a perdu sa clé, tout nu dans la neige, et la porte qui ne s'ouvre pas, et le chambranle qui branle et la serrure, tout à coup, qui, elle aussi, est disparue, sans raison apparente.

Il est couché. Il ronfle. Il dort.

Ou il rêve?

Il est couché. Sur le plancher froid. Mais il ne le sait pas. Il entend tomber de la pluie. Un tourbillon. Un déluge. Comme un torrent dans un gouffre. Comme un corps dans un puits. Il pense à la pluie dans un puits. Puis il sourit. Il entend un bruit de chasse d'eau, un bruit de porte. Un léger grincement. Puis un long craquement. Enfin, se dit-il. Mais, la porte ne s'ouvre pas.

Une présence soudaine près de lui. Il sent du chaud. Près de lui. Sur lui. Sous lui. Il a froid aux genoux. La porte ne s'ouvre pas. Il n'a plus sa clé. Pourtant, tout à l'heure, dans la chaleur du taxi...

Pourtant, tout à l'heure, au 5 à 7. Vendredi. Après la semaine de travail. Après la prostitution. Quand tout est beau. Quand tout est facile. Quand toutes les portes sont offertes. Quand toutes les clés sont disponibles. Toutes les portes disponibles. Toutes les clés offertes. Au vu et au su de tous. De toutes les portes et de toutes les clés.

Mais, ce soir, après le 5 à 7, ni porte ni clé ne sont offertes ni disponibles. Et les genoux sont froids, et la serrure tremble et la porte chaude s'envole après s'être dérobée.

Les mains se glacent. Et la clé est si petite. Ou perdue. Et la serrure sombre n'oscille plus. La serrure sombre sombre. Et il fait si chaud. Et l'eau qui coule. Un tourbillon. Un déluge. Comme dans un gouffre. Comme dans un puits. Et le plancher qui vient de craquer. Et cette chaleur maintenant sur et sous son corps. Et sa clé perdue. Et le froid sur ses genoux.

Les genoux dans la neige. La porte devant lui, qui bouge. La serrure dans l'oeil. La clé qui n'est plus là.

Il faut faire un effort. Un petit effort. Pour réchauffer ses genoux, pour retrouver sa clé, pour empêcher la porte de bouger.

Pourtant, ce soir. Au 5 à 7. Au Bar Barrab. Pourtant, ce soir, tout était possible. Au Bar. Au bar du Bar. Au bord d'un banc du bar du Bar. Tout était possible. Entre les canapés et la Budweiser. Plaisir doublé. Début du week-end. Avec les amis. Les amies. Au Bar Barrab, tenu par Ali le Marocain, où l'on va traîner son ennui. Où l'on se crée l'illusion du bonheur, du plaisir doublé, du double de rien. Entre les croustilles et la Budweiser. Mais, ce soir, tout était possible. Tout est possible.

Dans la mémoire qui vacille comme la porte blanche. Dans la mémoire qui cherche à retrouver. Par bribes. Par petits morceaux de passé récent. Dans la mémoire qui chancelle comme la porte blanche, comme la serrure sombre, comme la clé qui vient tout à coup de disparaître. Dans la mémoire qui cherche, il se souvient. En catimini. En sourdine. À pas feutrés. Ou rêve-t-il?

Il est au Bar? Devant la porte blanche et la serrure sombre, les genoux dans le froid de la neige? Dans son lit? La mémoire vacille. Où rêve-t-il?

La mémoire titube. Il est au Bar. Au Bar Barrab. Clé en poche. Clé au chaud. Bien assis devant ses croustilles et sa bière blonde, musique aux oreilles. Il est assis et il regarde. Il regarde et imagine. Imagine la porte et la serrure, et la clé bien au chaud dans sa poche. Imagine. Ose. Imagine oser ou ose imaginer. Imagine imaginer ou ose oser.

Va-et-vient autour de lui. Vont et viennent les habitués de la maison, les chansonniers, les peintres, les poètes, les sculpteurs, la musique, les conversations, les refontes du monde, les graves questions existentielles, les propos anodins, les banalités. Puis, les Rimbaud, les Jim Morrison, les Carol King, les Pauline Julien, les belles grandes panthères noires, les granolas de l'époque du Peace and Love.

La mémoire chancelle. Il est à genoux devant la porte. La porte blanche. À genoux dans la neige. La porte blanche se dérobe et la serrure sombre, en tremblant, le fixe de son gros oeil sombre rempli de mystère. Dans ses oreilles, des parcelles de conversation. Ou d'aveux? Ou d'audace? A-t-il osé oser? A-t-il imaginé imaginer? Est-ce déjà la fin des vrais préludes? Ceux qui doivent conduire à l'extase, après tant de semaines de préparations, de stratégie et de plans d'attaque échafaudés sur le coin de la table de sa cuisine jaunie, entre le réfrigérateur geignard et la fenêtre sale qui donne sur la ruelle?

La mémoire vacille. Il sent du chaud. Il est à genoux. Tout nu. Et il a froid aux genoux. Pourtant, il est au chaud, il sent du chaud. Dans sa chambre. Près de sa cuisine jaunie où gisent, sur la table, quelques canettes, comme des quilles abattues par la boule de ses désillusions.

Mais, la porte blanche s'est dérobée. Il en est sûr. Pourtant, il a vu, tout à l'heure, descendre le jeans bleu. La porte blanche était là, il la voyait, là, devant ses yeux. Mais la serrure sombre a disparu et il ne retrouve plus sa clé, perdue entre le bord du bar et une table du Bar, entre une bouchée et une lampée, entre l'imagination et la pensée d'une première audace, clé pourtant bien au chaud dans la poche et qu'il tapote depuis qu'il sait qu'elle vient d'entrer dans le Bar.

La mémoire titube. La mémoire chancelle. Puis, la mémoire passe du vague au néant. Tout à coup, il ne se souvient plus. Ne se souviendra peut-être plus jamais.

Il ne se souviendra peut-être plus jamais qu'il est entré au Bar Barrab, tenu par Ali le Marocain, après tant de semaines de fantasmes, tant de jours d'appréhension, tant de bières englouties durant cet après-midi de vendredi de novembre, où il avait pris congé de son employeur.
Il ne se souviendra peut-être plus jamais de cette journée de novembre où tout était possible. De cette journée de novembre qui allait le libérer enfin de l'engourdissement de la platitude de sa vie. De cette journée de novembre qu'il avait entourée sur le calendrier multicolore du mur de sa cuisine jaunie.

Il était entré au Bar. Pour le 5 à 7. Pour le plaisir doublé. Pour les canapés et les croustilles. Pour le demi-prix, le deux pour un. Pour ne plus être seul. Pour elle. Pour cette femme à la peau blanche. Pour se prouver qu'il était encore capable. Capable de ne pas dépasser les bornes. Capable de plaire. Capable de charmer. Capable d'aller jusqu'au bout. Capable d'obtenir et de donner du plaisir autre que celui d'une futile conversation de coin de rue ou d'une banale blague au travail.

Il était entré au Bar Barrab, comme il le faisait deux fois la semaine, comme il entrait aussi régulièrement dans d'autres bars. Il s'était assis, silencieux comme d'habitude, avait jeté un regard dans la salle et sur le plat de croustilles, avait commandé une bière à moitié prix, deux bières pour le prix d'une, s'était installé. Et avait attendu. Attendu qu'elle arrive. Qu'elle vienne faire son petit tour, sa petite saucette, avant de s'en retourner aussi vivement qu'elle était arrivée. Attendu qu'elle vienne faire son petit tour avec son grand rire bleu, avec ses fesses presque serrées dans son petit jeans bleu pas tout à fait serré, avec ses belles fesses qu'il imaginait toujours à travers le tissu, posées délicatement sur le tabouret du Bar et qu'il voyait presque déborder du banc, et qu'il zieutait et regardait et buvait et mangeait et croquait... et voyait encore et toujours, obsessivement.

Autour de lui, Pierre, Jean, Jacques, des amis, des connaissances. Autour de lui, le début de folie du vendredi soir, après une dure semaine de labeur. Autour de lui, derrière et devant, Adèle, Rolande, Denis, Daniel, Fritz et François perdus dans les discussions avec queue et tête ou sans queue ni tête qui commençaient à dégeler. Autour de lui, la bière, le cognac, les canapés et les croustilles, la fumée des cigarettes, le petit voyage des fumeux de pot vers la porte près du bar qui donnait dans la ruelle du Bar, le cliquetis des verres et des bouteilles, le fond sonore qui enveloppe tout, Desjardins, Cabrel, Brassens, le mouvement, la vie, le bonheur, les conversations. Mais sans sel. Sans celle qui manquait, avec son grand rire bleu et son jeans bleu presque serré sur ses fesses blanches qui, tout à l'heure, dans quelques instants, déborderaient du bord d'un banc du bar du Bar Barrab pour tomber dans ses yeux qui verraient de nouveau le coeur inversé de la croupe bleu jeans, bleu ciel, bleu infini, bleu comme ses yeux bleus, « clairs yeux dont je bois les liqueurs », se remémorait-il le poète.

Il était entré au Bar Barrab pour noyer sa solitude dans le rêve d'un jeans bleu, dans le mystère d'un coeur bleu inversé posé sur le bord d'un banc du bar.

Et il ne se voyait pas les genoux dans la neige, cherchant sa clé chaude au fond de sa poche, tenant la porte blanche à deux mains et essayant de deviner la serrure mystérieuse. Il ne se voyait pas au chaud, écoutant tomber la pluie dans un puits, devinant le bruit feutré d'une porte que l'on referme, perdu entre le rêve fou qu'il s'était créé depuis longtemps et la cruelle obsession nouvelle de la clé perdue.

Il était entré au Bar Barrab pour s'évader, pour s'étourdir, pour retrouver cette atmosphère de rêve qui le faisait rêver avec beaucoup plus de rêves que tous les rêves qu'il imaginait sur l'inconfortable chaise de sa cuisine jaunie, devant ses grosses canettes de bière.

Il était entré au Bar Barrab et se retrouvait maintenant au bord du bar, sans sel. Sans celle qui, chaque vendredi, le ramenait invariablement sur le chemin du Rêve.

Il était entré au Bar Barrab, comme on entre dans un labyrinthe, pauvre fils de Dédale.

Et depuis, il avait tout oublié.

Et depuis, il ne se souviendra peut-être plus jamais.

Il ne se souviendra peut-être plus jamais qu'il était entré au Bar Barrab parce qu'il ne pensait qu'à elle parce qu'il était incapable de penser à quelqu'un d'autre qu'à elle ou à autre chose qu'à un coeur bleu inversé qui déborderait bientôt du bord d'un banc du bar du Bar Barrab.

Il avait attendu. Attendu le Rêve? Ou attendu la fin de la fosse de sa plate solitude, de sa fausse solitude? Ou attendu ce qu'il n'osait attendre? Ou attendu le moment qu'il attendait, seulement? Et pas autre chose? Seulement ce moment. Uniquement l'instant où il verrait ce coeur inversé, là, sur le bord d'un banc du bar du Bar Barrab. Sans vouloir aller plus loin, satisfait de l'instant présent qui ne menait pas plus loin que son rêve et qui lui donnait le même plaisir que celui qu'il s'inventait en rêvant sur la chaise inconfortable de sa cuisine jaunie, devant ses grosses canettes de bière.

Il avait attendu et voilà maintenant que son attente prenait fin tout à coup, sans qu'il s'en soit rendu compte.

Il l'avait aperçue soudain entre les vapeurs de la musique du Bar et la valse bleutée du tabac consumé, entre le voyage des fumeux de pot vers la porte près du bar qui donnait dans la ruelle du Bar et lui, entre les éclats de voix et les pas perdus des clients qui erraient sans but lucratif entre les tables et le bord des bancs du bar du Bar Barrab. La vue brouillée, la tête tordue, il avait cru l'apercevoir s'approchant du bar. Puis, il ne l'avait plus vue, disparue dans ses limbes à lui.

Où était-elle, soudain, celle qu'il attendait, celle qu'il avait vue soudain puis perdue soudain de vue? Encore dans son imagination brouillée, dans ses idées tordues? Entre lui et la porte qui donnait dans la ruelle?

Étendu sur son lit, des morceaux de ce vendredi de novembre lui revenaient à l'esprit. Était-ce hier qu'il était assis au fond d'un taxi, un coeur bleu inversé battant près de lui, une clé chaude au fond de sa poche? Assis au fond d'un taxi, une présence chaude auprès de lui et prête à satisfaire tous ses désirs, toutes ses attentes, tous ses rêves?

Le rêve de sa cuisine l'avait conduit au Bar Barrab et le Bar Barrab l'avait jeté dans un taxi qui le ramenait maintenant à sa cuisine jaunie. Comme tant de fois. Comme à tous les vendredis. Comme depuis le début de sa vie. Comme depuis la première fois où il avait posé les yeux sur elle, elle qui n'existait peut-être même pas.

Le cycle recommençait donc. Mais, cette fois-ci, il n'était pas seul. Il n'était plus seul. Il était avec elle! Le cycle n'était donc plus immuable. Le cercle avait donc sa raison d'être. Le périple coutumier en valait donc la peine. Le geste millénaire de l'alchimiste n'était plus soudain fable. Enfin, il ravalait sa peine. Enfin, il verrait ce coeur inversé délivré de sa gangue bleue, dégainé, dégarni, dégagé, déganté. Il aurait, dans quelques instants, sous ses mains et ses yeux, ce coeur inversé débarrassé de sa peau bleue qui ne déborderait plus jamais du bord d'un banc du bar du Bar Barrab mais qui saurait ouvrir sa porte blanche et présenter sa serrure mystérieuse à la clé chaude qui reposait calmement au fond de sa poche.

Assis au fond d'un taxi, il essayait en vain de se remémorer les minutes précédentes.

Il se souvenait à peine de son départ du Bar, de la porte verte de l'établissement, de l'enseigne qui grinçait au-dessus de sa tête, de la petite neige fine qui virevoltait dans la ruelle calme, de la voiture-taxi qui s'était présentée, d'une présence près de lui, oubliant complètement la joie qui l'habitait et la fierté d'être en compagnie de celle qu'il convoitait depuis si longtemps.

Mais il ne se souviendra peut-être plus jamais de son approche, de sa conversation avec elle, de son invitation à venir finir la soirée dans sa cuisine jaunie. Il ne se souviendra peut-être plus jamais qu'elle était suspendue à ses lèvres, qu'elle écoutait avec admiration chacune de ses paroles, qu'elle buvait ses idées avec autant de délices qu'il en ressentait lui-même en portant son verre de bière à sa bouche avide toujours à vide.

Non, il ne se souviendra peut-être plus jamais. Sauf. Sauf de quelques petites parcelles de mémoire qui, par intermittence, viendraient un jour ou l'autre crever à la surface de son conscient. Sauf des déchirures de mémoire qui, loin de le mettre sur une quelconque piste, l'embrouilleraient davantage.

Avant de sombrer tout à fait, il ne se souviendra peut-être plus jamais de la porte devant laquelle il était penché, genoux dans la neige, la porte blanche qui refusait d'écarter ses deux battants. Ne se souviendra peut-être plus jamais de la mystérieuse serrure sombre qui se dérobait sans cesse. Ne se souviendra peut-être plus jamais de la clé chaude maintenant disparue.

Mais, avant de ne peut-être plus jamais se souvenir, il se souvient tout à coup. Avec une lucidité fulgurante.

Oui, il l'avait bien entraînée chez lui, cette trop jeune femme. Et pendant qu'il s'évertuait à tenter d'ouvrir la porte de son loyer, pestant contre la froidure de la nuit naissante et l'ampoule nue au-dessus de la porte et dont les filaments n'incandescençaient plus depuis tellement longtemps, il la sentait trépigner derrière lui. Et cela le réjouissait.

Pendant que la clé dérapait et mettait trop de temps à s'introduire dans le trou de la serrure, pendant qu'il commençait à sentir sur ses genoux la glace de la plate-forme de bois, il croyait l'entendre grommeler. Et cela le stimula.

Pendant ces longues secondes qui lui paraissaient aussi longues que des heures, pendant sa trop grande hâte qui le retardait, pendant cette soudaine maladresse qui l'exaspérait, il l'entendit jurer. Et cela l'incommoda quelque peu.

Pendant tout ce temps, il revoyait le coeur bleu inversé qui débordait du bord d'un banc du bar du Bar Barrab et il imaginait oser, osait imaginer.

Pendant tout ce temps, les genoux dans la neige, le vent aux oreilles, il osa lui crier enfin la grossière métaphore que son esprit tourmenté venait de transposer, de projeter: le chambranle de ses hanches, la porte de ses fesses, la serrure de son sexe... et sa clé à lui, bien réchauffée au fond de sa poche, prête à donner l'assaut...

Le lendemain, il trouva un mot parmi les canettes qui jonchaient la table de sa cuisine jaunie: « J'aime ton imagination et tes audaces, mon vieux, mais pour débarrer une porte ou un coeur, il faut une clé. Tu as sûrement laissé la tienne au bord d'un banc du bar du Bar Barrab. »

 

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