1re prix

L’homme à la mallette

de Élizabeth Carle

Vingt-sept heures de lenteur auront à peine suffi au frauduleux Express Paris-Lisbonne pour arriver à destination. Un trajet ponctué d’innombrables arrêts, dans un train paresseux et mal nommé qui était tombé en panne deux fois, poussant même l’injure jusqu’à changer de roues à la frontière espagnole.

Mais toute frustration s’est évanouie à mi-chemin environ, quand l’homme à la mallette est entré dans mon compartiment : grand, mince, des cheveux aussi noirs que ses yeux et sa mallette, plutôt jeune. Il s’est assis en face de moi en bordure de fenêtre et m’a semblé vouloir se détendre en abandonnant mollement ses deux mains sur ce bagage mystérieux qu’il avait posé sur ses genoux.

Fatiguée, impressionnable, je me suis un peu raidie malgré moi, tentant vainement de chasser toutes les images de gangster qui jaillissaient dans mon esprit. Il avait l’air bon, pourtant, et je n’étais pas seule. Une vieille tricoteuse occupait aussi l’endroit. Voyageant seule, je choisissais toujours une compagnie rassurante : des femmes, des couples, des familles. J’évitais les hommes seuls en toutes circonstances.

Par trois fois, l’homme a failli ouvrir sa mallette et s’est ravisé en consultant sa montre. Il avait l’air très calme. Ma curiosité l’emportant peu à peu sur mon inquiétude, je décidai de prendre mon mal en patience et d’attendre la suite des événements sans m’énerver.

Il ne fallait pas que j’oublie ce que j’étais venue faire au Portugal. Il ne fallait pas que je laisse l’émotion toute légitime de ce pèlerinage m’envahir au point d’en devenir paranoïaque. Un homme aux yeux très noirs pouvait très bien porter une mallette noire, et pouvait aussi s’asseoir en face de n’importe qui dans n’importe quel train avec sa mallette, laquelle pouvait éventuellement ne pas contenir de bombe...

Mais si cet homme était un instrument du destin? Gratuitement utilisé pour me faire mourir là où j’avais tout aussi gratuitement perdu mes parents? À quelle distance étions-nous exactement du lieu du crash? À quelle heure était prévue l’arrivée à Lisbonne? De toutes façons, avec tous ces retards... complices? Non, non et non, ô fatigue, ô émotion, laissez mon imagination tranquille un moment! Et je ne changerai pas de compartiment; vous ne m’aurez pas si facilement. J’aurai très bientôt le privilège d’arriver à destination saine et sauve... Je fermai les yeux pour mieux repenser à tout ça, suivant bien les conseils de Monsieur Nantel, m’appliquant à visualiser ma démarche de A à Z.

*

J’ai mis des années à me réconcilier avec le mot privilège. Le privilège de la vie, comme l’avait si bien énoncé en chair le curé Boisvert, en ce fameux jour noir de mon adolescence. Il avait alors invoqué avec le plus grand sérieux l’avantage indéniable que chaque personne présente dans l’église avait sur ces deux morts, en l’occurrence mon père et ma mère, allongés pour toujours dans leurs beaux cercueils tout neufs. Le privilège de la vie comme une consolation bien articulée, et je n’y ai vu qu’une sordide consécration de mon nouveau privilège d’héritière orpheline.

Nul doute, ce digne représentant du divin venait d’éveiller en moi un cynisme inattendu. Quand je pense que ma mère admirait sans réserve le père Boisvert... Dieu ait son âme, il est mort lui aussi depuis le temps, et il est vrai que j’ai l’impression d’avoir une grosse longueur d’avance sur lui dans la vie. Au fond je lui dois peut-être ce sentiment de force qui ne m’a jamais quittée depuis l’enterrement, le seul souvenir précis qui ait traversé ce gros brouillard ténébreux de mes 15 ans : une farouche détermination à profiter de ma chance au maximum, et seule. J’étais, moi, vivante.

Dix ans plus tard, j’étais une adulte accomplie. Mes parents, j’en ai la certitude, auraient été fiers de moi. J’avais fidèlement suivi le chemin qu’ils m’avaient tracé avec amour pendant ces années bénies de mon enfance. Sauf pour le piano : je n’ai jamais pu me résigner à prendre un autre professeur, ma mère étant à jamais irremplaçable à ce titre. N’empêche, je maîtrisais assez mon instrument pour entretenir jalousement sur le clavier cet héritage maternel, et ce avec un plaisir sincère.

Littéralement programmée au berceau pour faire de brillantes études, j’ai étudié, suivant une belle ligne droite. En fait, je suis devenue orthophoniste, après maintes hésitations. Maman vénérait cette profession pour avoir bénéficié d’une thérapie orale qui avait effacé jusqu’à l’ombre de ses dernières traces de bégaiement. Ce dossier- là étant réglé, je pourrais désormais vivre ma vie d’adulte.

J’ai toujours habité notre maison (dessinée à l’équerre par papa qui réalisait enfin son grand rêve citadin), probablement pour éviter de tout perdre. Je n’ai jamais cru au pouvoir d’oubli de l’humain. Je n’ai donc rien tenté de concret en ce sens. Comme j’étais plutôt mal dégourdie à 15 ans, j’ai tout simplement continué à vivre comme avant, reproduisant le modèle de mes parents, allant même jusqu’à copier leurs manies les moins avouables.

Par exemple, je vidais toujours les boîtes de céréales ou de biscottes dans des bacs de plastiques transparents et hermétiques. Nous avions eu un jour le malheur d’avoir une petite souris dans le bas de l’armoire et ça avait tellement commotionné ma mère qu’elle en avait bégayé pendant des jours. Son côté maniaque de la propreté ne l’aidait pas, il faut dire. Elle était perfectionniste, du genre dédaigneux. Les fruits au réfrigérateur, jamais de vrai citron dans la maison, une fois tranché ça sentait et ça moisissait tellement vite!

Ainsi ai-je contribué à perpétuer le règne du plastique et des produits de nettoyage dans cette maison où même les fleurs coupées étaient interdites, trop de soupçons porteurs d’insectes abhorrés pesant sur leurs délicats pétales... Je suis sans doute passée à côté d’une kyrielle d’histoires possibles, mais c’est là mon histoire, enfin, en partie.

Nouvel arrêt du train, en plein champ. Mon voisin d’en face consulte sa montre une fois de plus, sans lâcher sa prise. Il m’a l’air contrarié. Je l’observe du coin de l’œil, les doigts crispés sur mon sac, prête à bondir hors du compartiment s’il fait le moindre geste. Mais il ne se passe rien, et mon esprit songeur redémarre en même temps que le train. Regrettant cette stupide méfiance, je referme les yeux.

La mort subite de mes parents, je l’ai réalisé beaucoup plus tard, semblait m’avoir assujettie totalement à leur pensée, ou du moins à ce que j’imaginais de cette pensée. Comme si une pensée unique les ralliait en bloc à toute cause sensée, la Pensée parentale, instance décisionnelle suprême en ce qui concernait les affaires de leur fille. Et moi j’y faisais référence continuellement, la consultant pour tout, cette Pensée, la portant comme une auréole , ne me sentant pas le droit d’y opposer quelque opinion que ce soit. À ce compte là, il faut dire que je n’avais pas beaucoup d’opinions sur rien; en fait je ne me considérais non pas comme un individu mais comme un prolongement fidèle de mes parents. Quelle misère, quand même.

Jusqu’au jour où un besoin aussi confus qu’urgent de m’ouvrir à un psychologue m’a envahie totalement. À tout faire à la mémoire de mes parents, j’avais l’impression de vivre sans identité. Un malaise géant, encore gonflé de la honte de me plaindre le ventre plein. Enfin... c’est compliqué. Ce monsieur Nantel, psychologue soigneusement choisi par moi avec pour seul critère le fait qu’il n’avait pas connu mes parents, a émis l’hypothèse qu’il serait sans doute bon pour moi d’aller sur le lieu de leur mort pour les enterrer vraiment et ainsi continuer ma vie plus sereinement, peut-être. Pourquoi pas, puisque rien n’allait plus? C’était à essayer. Et me voilà dans ce train, à me demander si je ne vais pas exploser d’une minute à l’autre...

J’ouvre les yeux... Mon Portugais a disparu! Sur son banc, la mallette noire est restée sans surveillance; à côté de moi, la vieille tricoteuse s’est endormie... Il a dû aller manger. Le wagon-restaurant est à sept ou huit voitures derrière, j’aurais sans doute le temps... Et s’il surgissait subitement? Peut-être n’est-il allé qu’au petit coin arroser les rails vite fait? Et s’il était disparu tout simplement, abandonnant la bombe derrière lui, sa mission accomplie? Ai-je dormi? Avons-nous fait un autre arrêt? Où suis-je, au juste? Vite, refermons les yeux...

Je viens de loin, d’un pays de bungalows : l’Abitibi. Notre maison est très typique d’un certain modernisme américain, avec son grand garage adjacent à l’entrée et son revêtement de vinyle blanc. Je dis ça comme ça tout bonnement et en abrégé parce que c’est tellement différent du Portugal, au premier abord. L’histoire, le patrimoine, inutile de comparer; j’ai déjà les émotions à fleur de peau.

Je me demande si papa et maman ont eu le temps de voir toutes ces belles images qui ont défilé sous mes yeux aujourd’hui... Bien sûr que oui, suis-je bête, j’ai leurs trois cartes postales dans mon sac, le crash a eu lieu au décollage du retour. Cette lenteur du train avait du bon, au fond; j’ai vu beaucoup du pays avant même d’en avoir foulé le sol. J’ouvre à nouveau les yeux pour profiter du paysage avant la nuit. « Monsieur Mallette » n’est pas encore revenu...

Cette mallette n’est peut-être même pas fermée à clef; elle est tellement usée que je ne serais pas étonnée qu’aucune clef n’aie survécu à tout ce temps... Du calme! Je ne l’ouvrirai pas, je n’ai aucun pouvoir sur mon destin, pas plus que mes parents n’en ont eu. Y coller rapidement l’oreille en retenant mon souffle pour déceler un petit tic-tac? Non plus! C’est ridicule.

J’attendrai mon Portugais les yeux ouverts et la tête haute, en pensant fortement à mes parents, leur âme est peut-être encore tout près d’ici, d’ailleurs. De toutes façons, on ne parle jamais d’attentats terroristes au Portugal, alors je ne voies vraiment pas pourquoi aujourd’hui... Un simple détraqué? C’est plutôt moi, la détraquée des rails...

De retour de je ne sais où, l’homme s’est à nouveau assis devant moi. J’ai dû le fixer des yeux avec un peu trop d’insistance car il m’a souri. Quel beau sourire, du reste, la blancheur de ses dents atténuant à merveille le sombre ensemble. J’ai souri des yeux seulement, poliment mais un peu sauvagement, avant de river une fois de plus mon regard à la fenêtre. Personne ne bougeait, la vieille dormait toujours, et la mallette avait repris sa place sur les genoux de mon kamikaze, silencieuse à souhait. Un grand calme régnait en hypocrite. Même le train semblait ronronner comme un neuf sur ses roulettes.

Lorsqu’enfin, après avoir à nouveau regardé l’heure, l’homme à la mallette a foncé dans l’action en soulevant avec précaution le vieux couvercle cartonné libéré de ses gonds, le souffle m’a manqué. Mais en quelques secondes mon esprit, tendu comme une voile gonflée à bloc sur une mer déchaînée, a effectué un spectaculaire virement de bord pour aller s’échouer paisiblement sur une belle plage ensoleillée... Je souriais de toute mon âme, convaincue de l’avoir échappé belle, heureuse d’être dans ce train, heureuse de vivre, heureuse tout court.

L’homme a d’abord sorti un carré de coton épais et coloré, qu’il a soigneusement déplié et étendu sur ses genoux. Puis, avec un naturel presque déconcertant, sans cérémonie, un petit festin a suivi : un saucisson dur déjà entamé et enroulé dans du papier brun glacé, des olives noires barbotant dans l’huile d’une ravissante jarre à capuchon de porcelaine, une demi-baguette à la nudité croustillante, un fromage et une poire. Sans oublier la bouteille de Vino Verde déjà ouverte et munie d’un solide bouchon bien enfoncé.

C’est que mon gangster a sorti son arme : un petit canif, pour le saucisson, le fromage et la poire.

L’ordinaire de cet homme venait de bouleverser le mien. Il était dix-huit heures trente et je vivais l’épatante rencontre de mon premier Portugais. Une rencontre déterminante.

Mon premier Portugais... L’expression pourrait porter à une interprétation tendancieuse, mais si romantique ait été le contexte de ce compartiment de train, petite cage se balançant lentement au gré d’une voie ferrée bordée tantôt de vignes, tantôt de chênes-liège, ou d’oliviers, avec cette jeune femme libre tambourinant rêveusement du doigt sur une fenêtre déroulant pour elle le film d’un magnifique voyage, si plausible ait été la rencontre fulgurante de deux regards en ce lieu sans nom, rien de tout cela n’a eu lieu ni n’a été envisagé par qui que ce soit. (Lui, je ne sais pas, je ne crois pas, mais surtout pas moi, qui tambourinais plutôt nerveusement, attendant l’heure de ma mort avec résignation, à quelques heures de Lisbonne et à mille lieues du Romantisme...)

Que s’était-il passé, au juste? J’ai eu une vision, tout simplement. Comme une apparition. Tout dans cet homme évoquait une autre manière de vivre, et cette image d’un pique-nique à la fois si simple et si recherché ne devait jamais me quitter.

Je ne sais pas bien par quel hasard heureux ou quel enchevêtrement d’idées floues s’est produit l’effet - sait-on jamais pourquoi on est influencé? - mais c’est comme si l’homme à la mallette avait actionné en moi un disjoncteur latent depuis le jour de ma naissance et perfidement occulté à mon esprit par un quelconque blocage interne.

J’avais souvent vibré à la vue de nourriture raffinée, admiré des étals de marché bien garnis, savouré des banquets du roi dans ma vie, mais il ne me serait pas venu à l’esprit qu’on puisse faire des provisions aussi simples pour un long voyage et encore moins qu’un homme à l’état naturel, sans femme à ses côtés, puisse être seul responsable d’un tel bon sens alimentaire, carreau de coton en sus!

Tout avait l’air si bon sur les genoux de mon Portugais que je n’ai pas pu apprécier l’horrible poisson pané servi sans façon ce soir là dans le wagon restaurant, sur un napperon jetable. Menu coûteux, plutôt américanisé pour plaire au touriste moyen, et qui d’ordinaire me satisfaisait pleinement parce qu’il faut bien manger après tout et qu’on ne traîne pas un bon repas sans auto ni glacière ni réchaud...

D’autant que n’ayant pas connu de problèmes d’argent, j’avançais toujours sans provisions, me fiant à mon estomac et à ma bourse pour régler ces détails au fur et à mesure, les meilleurs repas comme les collations rapides et dénaturées ne se faisant nullement concurrence. C’est peut-être justement cette aisance dans la dépense qui avait paralysé mon disjoncteur...

Je n’ai jamais parlé à mon Portugais, et ne l’ai pas suivi au sortir du train à la gare de Lisbonne. J’en savais assez sur lui, j’étais rassurée sur son compte. Et était-ce par discrétion, pudeur, ou quelque obscure retenue, je ne voulais pas savoir si une femme l’attendait, des enfants, un chien. S’il avait une voiture ou s’il allait s’éloigner de la gare en taxi, en tramway ou à pied. Il m’aurait été facile de le suivre un moment, histoire de lui inventer une histoire. Mais non. Je venais à ma grande honte de lui en inventer toute une...

Non. Je préférais découvrir le Portugal en me fiant à ma première impression, et l’homme à la mallette, alias mon premier Portugais, demeurera à tout jamais inscrit dans mon cœur sous ces deux appellations, et ne saura jamais qui je suis, ni quel effet bénéfique il aura eu sur ma vie.

Aujourd’hui, grâce à lui, vénéré déclencheur, j’aime passionnément les olives, la céramique, le porto et le pur coton. Je raffole des pique-nique, j’aime manger, je suis devenue pratique et prévoyante à souhait en la matière, je presse les citrons avec un amour démesuré, j’abuse des bonnes huiles comme de l’ail et des oignons... Je vis pour manger! Je savoure quotidiennement le plaisir d’étendre une belle nappe, même dans la neige en hiver, par temps doux, près d’un bon feu - pourquoi pas? -, j’offre des carreaux de coton en cadeau, je collectionne les petits contenants de céramique, les emplis de fruits séchés, de graines, de noix, de fines herbes.

Quand quelqu’un dégage autant à son insu, inutile de le suivre.

*

Merci, mes chers parents disparus. Je ne crois toujours pas au pouvoir d’oubli de l’humain, ni ne le souhaite possible. Je ne veux plus vous oublier. Je vous aime, même si j’ai cessé de vous suivre. Je suis toujours orthophoniste, mais j’ai vendu le bungalow pour acheter la maison de colon dans le fond du rang des St-Pierre. Grâce à vous j’ai découvert ma voie, presque diamétralement opposée à la vôtre. Je vis heureuse entourée de bois, d’osier, de céramique. Loin du plastique. Mon chat mange les souris. Mes fleurs salissent et embaument ma maison. J’ai même marié Jules Jodoin, le « pestiféré » qui cueillait autrefois des champignons sauvages et voulait vous en vendre... Et ton piano, maman, résonne plus joyeusement que jamais!

Parce qu’un jour, alors que j’étais très loin de l’Abitibi, l’âme en peine sur les traces de votre mort, une boîte à surprises noire s’est subitement ouverte sous mes yeux.

 

FIN

 

© Élizabeth Carle

 

La petite poupée qui aimait le froid
Poule-Poulette
L’homme à la mallette

 

  Présentation de l'auteur
 

 

 

accueil