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La petite poupée qui aimait le froid

de Élizabeth Carle

Le sentier de la vieille, par ce grand froid de janvier, sonne creux. Elle aime depuis toujours cette sensation de marcher sur un pont gelé, surtout une nuit comme cette nuit, alors qu’aucun bruit ne vient abîmer ce beau silence sans nom, un silence de trente degrés sous zéro. Aucune musique n’est plus belle à ses oreilles que le grincement de ses pas sur la neige durcie : ça couine, ça crisse, ça se propage dans l’air comme un chatouillis dans le cou. C’est magique. Heureuse, la veuve Duclos monte une fois de plus sa petite côte à petits pas.

Son refuge est tout près de sa maison, à cinq cents pieds environ, en haut de la butte qui surplombe le lac. Le magnifique lac Abitibi, un lac d’argile, qui vous trouble sa transparence au moindre remuement d’un orteil sur son fond moelleux... en été. Pas aujourd’hui, alors qu’il n’est que blancheur et froidure et immensité glacée sous l’étoile du nord : une merveille.

La veuve, essoufflée, prend le temps de contempler son bonheur de haut quelques minutes avant d’entrer dans le refuge. Ses cheveux comme ses sourcils sont blancs depuis longtemps, mais le givre s’est tout de même emparé de tout ce qui sort de son chapeau de mouton, la rendant plus blanche encore. Comme elle aime ça! Elle sort la langue comme une petite fille, lèche sa moustache de glace au-dessus de ses lèvres gelées. Elle cligne des yeux pour sentir ses cils givrés, inspire longuement, souffle une belle bouffée blanche dans le clair de lune.

Puis elle ouvre à grand fracas la porte gelée du camp, complètement engourdi mais bien garni de bois sec et d’allumettes. Armand veille vraiment à tout. Dix minutes plus tard le feu crépite joyeusement dans le petit poêle, et la veuve se félicite d’avoir dit non, pour une fois, aux jeunes ‘’fluos’’ à skis qui louent régulièrement son refuge. Les soirs de pleine lune sont toujours très populaires; ils trouveront ce qu’ils cherchent au Parc Aiguebelle. Ça lui a fait un petit pincement, quand même; elle les aime bien, ses bariolés. Ils sont un peu comme les petits-enfants qu’elle aurait eu si elle avait eu des enfants.

Ce soir la veuve Duclos fête ses quatre-vingt-cinq ans. Dans son refuge, et seule. Veuve à trente ans et jamais remariée, elle a une longue habitude de la solitude. Surtout depuis quatre ans, depuis que son frère missionnaire en Afrique y est mort, mettant brusquement fin à cette passionnante correspondance qui les a liés pendant plus de cinquante ans.

Oh! Elle aurait pu s’entourer un peu, elle a bien quelques amis. Aucun de son âge il est vrai, mais quelle importance, chez les Tessier on l’aime bien, et Armand qui l’emmène à l’épicerie tous les mercredis dans son auto la sortirait sûrement pour un thé et une pointe de tarte chez Ti-Toine s’il savait. Mais non. Elle veut fêter toute seule. Fêter sa bonne étoile, encore une fois.

Aussitôt qu’elle peut enlever ses mitaines, la veuve vide gaiement son sac à poignées sur la minuscule table séparant les deux bancs-lits : une bouteille de rouge presque pleine, un verre à vin enroulé dans un linge à vaisselle et, tirée d’un vieux bas de laine ayant appartenu à Léo, sa précieuse poupée gigogne. Le rituel qui s’effectue ensuite est un peu étonnant : la vieille dévisse, sort et revisse une à une ses huit poupées russes, les aligne sur la planche qui borde sa longue fenêtre thermos, et se verse un verre de vin. Elle peut déjà s’asseoir sur sa berceuse aux coussins de lainage. La petite cabane est réchauffée.

Heureusement qu’il est venu aujourd’hui, Armand, et qu’il a accepté un petit verre, sans ça la bouteille serait encore bouchée; la vieille ne peut plus ouvrir les bouteilles. Elle est en pleine forme certes, mais les tire-bouchons c’est trop dur. Alors quand quelqu’un vient, elle lui offre toujours du vin, et se fait ouvrir une bouteille mine de rien pendant qu’elle frotte les coupes. Et si son visiteur a le coude un peu trop léger, elle émet quelques bâillements, regarde l’horloge, s’invente une fatigue de vieille. Mais là pour sa fête elle a bien failli ne pas en avoir, de vin. Armand était pressé. Enfin... Armand est tellement poli, c’est un amour de voisin.

La vieille lève son premier verre à Armand, en direction de ses fidèles et éternelles compagnes de bois, silencieuses mais tellement souriantes. Elle n’est pas folle, non. Loin de là. Elle savoure tout simplement un petit bonheur parmi ses favoris, un petit bonheur d’hiver. Le vin est délicieux.

Elle n’est pas alcoolique, non plus. Elle aime le vin de temps en temps, surtout dans son refuge en regardant son lac. Avec la visite, aussi, mais la visite est trop rare pour qu’elle boive trop.

Pourquoi son beau Léo n’a-t-il pas bâti la maison sur ce promontoire? Il a dû vouloir se protéger du vent, ou construire à la hâte aussitôt défriché ce petit bout de lot du bas de la côte... Les premiers colons n’avaient pas ces préoccupations de confort d’aujourd’hui. Les esprits tendus n’étaient habités que par la seule idée de survie, et si l’on aspirait à une vue panoramique, c’était bien à celle obtenue par le défrichage...

Et comme la veuve de Léo a vieilli assez longtemps pour connaître cette société d’abondance qui gâte ses habitants, elle a maintenant sa vue bien abritée sur le lac. C’est encore Armand qui l’a construit, ce refuge, il y a plusieurs années. Il y a vingt ans, en fait, c’était pour ses 65 ans, lorsqu’elle a eu sa pension. C’était le premier travail d’été d’Armand, qui n’a depuis jamais cessé de dorloter sa vieille voisine.

La vieille se sert un deuxième verre. La nuit est si claire qu’elle peut distinguer le vieux pin blanc de l’île des Talbot, à droite. Le lac est éblouissant. Et ce nom, Abitibi, n’a jamais été pour elle que pure poésie... Comme il l’aura fait rêver, ce joli mot! Depuis ce lointain jour d’avril, alors que le doux regard d’un dénommé Léo Duclos s’était attardé dans ses yeux au magasin de son père à Québec, avant de s’embarquer dans un train de colons en partance pour l’Abitibi... Comment une jeune institutrice promise à la grande ville et répondant au nom de Marguerite Ducharme se retrouva-t-elle dans une école de rang d’Abitibi? Comme ça. À cause d’un beau mot prononcé un beau jour par un beau jeune homme... A-bi-ti-bi: le premier mot qu’elle a fait écrire à tous ses petits élèves, pendant ses quarante-cinq ans d’enseignement. Un mot de sept lettres, comme le mot bonheur...

Les huit petites bonnes femmes la regardent. Émue, elle pose un regard tendre sur chacune, de la plus grande, grosse quille défraîchie ayant toujours protégé toutes les autres, jusqu’à la petite dernière : non dévissable, intacte, inébranlable comme un secret bien caché. Huit poupées, huit décennies d’usure, songe la vieille. Le souvenir est clair comme la lune.

*

Le jour de ses cinq ans, elle ne l’a jamais oublié. Son père l’a attrapée comme lui seul le faisait, la balançant jusqu’à ce qu’elle se retrouve assise sur ses genoux en disant: « Ma poulette rousse qui a pondu dans la mousse a déjà fait cinq fois le tour du soleil! » Tout sourire, il a répondu à son air impatient en pointant sa mère du nez, qui lui tendait un énorme cadeau.

Elle aurait infailliblement perdu au jeu des devinettes. Un cadeau impossible à prévoir s’acharnait à garder son mystère dans un emballage espiègle, la boîte dans la boîte dans la boîte, c’était bien sa mère, ça. Au bout du compte le mystère restait tout de même assez gros pour l’oeil avide de ses cinq ans.

Sortie de la dernière boîte, une magnifique poupée de bois, peinte à la main aux couleurs éclatantes, lui souriait avec tant de gaieté que, malgré l’absence de bras et de jambes, elle semblait l’inviter à danser! L’émerveillement fut total lorsque sa mère la dévissa pour en faire sortir une autre pareille, la laissant continuer le jeu jusqu’à ce qu’elle s’étouffe presque de bonheur, les huit petites bonnes femmes identiques lui souriant toujours comme la plus grosse, avec l’air de crier en choeur : « Coucou! Bonne fête Marguerite! »

Madame Ducharme était probablement loin de se douter de l’effet qu’aurait cette poupée sur sa fille lorsqu’elle la lui a offerte... À cinq ans toutes les interprétations sont possibles, et la petite Marguerite a très vite imaginé qu’elle était elle aussi faite de plusieurs couches, au grand amusement de sa mère.

« Bien sûr, lui a-t-elle dit, il y a la grande Marguerite raisonnable de cinq ans, avec dedans la rieuse, la chanteuse, la danseuse, la boudeuse, la pleurnicheuse,..., toutes sortes de petites Marguerite jusqu’à la toute petite, gentil poupon que tu as été. Tu verras, comme maman, tu vas grandir et t’envelopper de nouvelles couches toute ta vie : tu auras un métier, un amoureux, des enfants, des joies, des peines, des rides. Et toutes ces épaisseurs n’effaceront jamais la plus petite poupée au fond de toi, car elle est unique, elle est toi, et elle garde précieusement le secret de ton bonheur.. .»

Sa vision de la vie venait de changer du tout au tout, si grand ait été le tout accumulé en cinq ans. Il y a des jours comme ça qu’on n’oublie pas.

*

La vieille se sert à boire une fois de plus. Huit petites Marguerite lui sourient encore, toujours, à volonté. Combien de fois cette planche de salut, ronde comme une bouée, l’aura-t-elle empêchée de se noyer? Elle ne saurait le dire, mais du plus loin qu’elle se souvienne, elle avait passé sa vie à distinguer ses différents ‘’moi’’ dans sa poupée, sans s’en étonner, tant l’image évoquée par sa mère s’était bien incrustée dans son esprit.

Si elle était désorientée parfois par les nombreuses contradictions dont elle semblait pétrie, si quelques poupées se livraient bataille en elle ou se boudaient pour un temps, jamais elle ne se le reprochait. Sa perception de l’être humain l’autorisait tout autant à être heureuse que malheureuse. Elle se donnait le droit de souffrir, même avec une enfance heureuse, même avec une grosse santé. Tout comme elle se permettait de garder le sourire malgré les épreuves.

Et le jour où elle a quitté ses proches pleins de reproches pour prendre le train de ses rêves, son coeur s’est battu à une poupée contre trois. Et c’est en trouvant Léo, dans cette froidure sèche et mordante, qu’il a gagné sa bataille.

Feu Léo. Comme il lui avait manqué, et comme il lui manquait encore... Léo de feu. Il l’aura fait flamber, cette poupée-là : celle de sa vingtaine, celle de leur grande passion. Elle n’était pas de bois, celle-là! Pourtant oui, les années l’ont prouvé, et le ventre rigide n’a jamais voulu grossir... Le curé qui s’inquiétait, les gars qui plaisantaient, pauvre Léo, il est mort en se sentant coupable, monté au ciel sans descendant. Parce que son coeur l’a lâché un jour, comme ça, ce même jour où le courage de pelleter l’a abandonné devant la galerie.

Comme elle l’a haïe, et comme elle a failli la brûler souvent, cette maudite poupée stérile! Elle s’accrochait aux autres : l’institutrice, la couturière, la tricoteuse, la soeur du missionnaire aux longues lettres. Tout ce qu’elle était la sauvait du désespoir de ce qu’elle n’était pas, et ne serait jamais, malgré tous ses rêves si bien nourris de son petit-lait : mère. Elle, mademoiselle Marguerite de Québec, devenue madame Duclos en Abitibi, était et demeurerait une femme sans enfant.

Et grâce à sa poupée instruite, lettrée, tout cet amour de réserve dont sa poupée déçue semblait sculptée s’est égrené au fil des ans sur les nombreux enfants de la paroisse, les saupoudrant de rêve, pendant trois générations de petits colons-gigognes.

La poupée veuve, quand à elle, est restée claustrée pendant trois jours seulement. Il y avait classe et pas de remplaçante. Elle a envoyé sa peine en Afrique à son frère, et la misère souriante qui lui a fait écho pendant toutes ces années a réglé la question du veuvage sans discussion.

*

La bouteille de vin est vide. La vieille prendrait bien un petit thé faible maintenant, dans sa maison, avant de se coucher. Demain c’est mercredi, Armand vient pour l’épicerie vers onze heures, elle va lui dire que c’est sa fête. Pour une fois. Il sera content. Ils s’arrêteront peut-être chez Ti-Toine. Le ciel sera bleu foncé. Un tour d’auto dans cette campagne toute blanche figée par le grand froid, il n’y aura pas de plus beau cadeau.

La vieille ramasse ses poupées une à une, les superpose dans l’ordre. Elle reviendra demain chercher la bouteille et le verre, admirer son lac au grand jour. Elle se sent fatiguée. Un peu saoule, même; elle a bu trop de vin. Son voisin pressé lui a laissé un gros fond de bouteille... Elle rit de son état, fourre sa poupée dans son bas de laine et, après s’être à nouveau habillée en ourse, sort du refuge en vacillant. La nuit est magnifique.

Ce qu’elle peut aimer l’hiver! Complètement subjuguée par ce décor féerique, et bien réchauffée par le bon vin, la veuve décide de s’asseoir un peu sur une lame de neige formant un grand fauteuil à proximité du camp. Bien adossée, sa tête confortablement appuyée dans la neige, elle lève les yeux au ciel, contemple longuement l’immensité étoilée. Quatre-vingt cinq tours du soleil qui s’achèvent par un beau grand froid éclairé d’une belle grosse lune, quelle chance!

Elle tâte sa poupée sous le bas de laine. A-t-elle connu pareil spectacle en Russie? Les huit petites tsarines ont-elles été peintes par une vieille qui lui ressemble? Comment ont-elles abouti à Québec quatre-vingts ans plus tôt? Jonglant à ces questions sans réponses, la veuve trouve soudainement dans ce septième ciel nordique une réponse sans question.

Elle vient de trouver en elle, bien au chaud au creux de ses multiples poupées, la source vive de son bonheur : la petite poupée qui aime le froid.

*

Deux minutes plus tard, un fin sourire au bord des lèvres, la veuve Duclos dormait paisiblement dans son fauteuil de neige... Son coeur exalté a cessé de battre à l’aube sans qu’elle s’en aperçoive, et quand Armand l’a trouvée vers midi, elle était aussi raide que sa poupée, gisant près d’elle dans le vieux bas de laine de Léo.

Au bulletin de nouvelles le lendemain, un message de Santé Canada mettait en garde la population contre cette croyance bien répandue selon laquelle l’absorption d’alcool réchaufferait le corps. Au contraire, en situation de grand froid, il est préférable de s’en abstenir car il précipite l’hypothermie.

Au village, on a beaucoup plaint la pauvre veuve, si seule et isolée dans son rang. Tellement malheureuse qu’elle en était devenue ivrognesse. Armand, bouleversé, a parlé du vin qu’elle offrait à tout venant...

*

Dans la salle à café du salon funéraire, la petite Hélène, cinq ans, fille d’Armand, s’amuse avec la vieille poupée russe de madame Duclos. Une fois toute la petite famille de bois sortie de la grosse maman, elle se dit qu’elle aussi, plus tard, elle aura beaucoup d’enfants.

 

FIN

 

© Élizabeth Carle

 

La petite poupée qui aimait le froid
Poule-Poulette
L’homme à la mallette

 

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