1re prix

Les coureurs d'aventures

de Jean-Pierre Robichaud

 

Chapitre 1

-St-Aubert, comté de L'Islet, mai 1933.

--C'est où ça l'Abitibi? s'enquit Léon en levant, vers son frère Maurice, un regard où luisait un intérêt certain.

-Maurice venait de lire tout haut un court texte où on vantait le potentiel de ce coin à coloniser et où on invitait les chômeurs à s'inscrire comme futurs colons. Léon, dont les yeux noirs et ronds comme des billes, toujours impénétrables, s'étaient soudain allumés, fixa l'autre un moment avant de rabaisser son regard sur son assiette. Assis à un bout de la table, Maurice déposa lentement la gazette locale qu'il tenait dans ses mains et parcourut des yeux, d'un air plus paternaliste que paternel, ses dix frères et soeurs attablés de part et d'autre. Étant l'aîné, il avait eu la chance d'aller à l'école jusqu'en septième année et pouvait lire aisément un journal du début à la fin. Et il se gardait bien de ne leur lire que ce qu'il jugeait pertinent qu'ils sachent. Il assumait, à sa manière autoritaire, sévère et exigeante, le rôle de chef de famille depuis le décès, plus de dix ans auparavant, de la mère morte en couches et du père, d'une maladie du coeur. Cette lourde responsabilité lui pesait, surtout en ces temps de crise où tout manquait, à commencer par le travail. Et depuis un certain temps, il sentait ses frères au bord de la rebellion contre son autorité.Tous devaient mettre la main à la pâte, exigeait-il. Et le labeur ne manquait pas sur la terre de roche de laquelle la famille tentait péniblement de tirer sa maigre subsistance.

--C'est par là, Léon, l'informa Maurice en indiquant le couchant de son bras droit. Si tu pars d'ici, tu traverses le fleuve et tu files franc ouest pendant des centaines de milles, au-delà du Lac-St-Jean et du partage des eaux, enchaîna-t-il. Là-bas les rivières coulent au nord, vers la baie James, conclut-il, fier d'exhiber ses connaissances de l'arrière-pays boréal.

-Léon, dont les notions géographiques ne s'étendaient guère à plus d'un rayon de cinquante milles autour de St-Aubert ne comprit d'abord rien de l'énoncé sinon que l'Abitibi se situait très loin quelque part à l'ouest.

--Mais ça doué prendre des mois pour s'y rendre? bougonna-t-il un peu déçu en tentant, dans sa grosse tête de coureur de bois, d'évaluer la distance.

-Solitaire et aventurier, il lui arrivait souvent de partir plusieurs jours en forêt. Il avait besoin de ces évasions ponctuelles pour s'aérer l'espace entre les deux oreilles où s'amplifiait le bourdonnement incessant de la promiscuité familiale. Ça lui avait permis d'explorer à fond les quelque cinquante milles de montagnes arrondies et de vallées sinueuses qui se succèdent entre son village et la frontière américaine.

--Le train s'y rend depuis le début du siècle, lui précisa Maurice. Y traverse l'Abitibi d'un bord à l'autre, et ensuite l'Ontario jusqu'au B.C. C'est le Transcontinental.

-Marie-Ange, l'aînée des filles, déposa un gros chaudron sur la table et s'apprêta à servir la soupe fumante en introduction au repas du soir. Elle versa une pleine louche d'une épaisse soupe aux légumes dans le bol de Maurice et fit signe aux autres de faire circuler le leur. Seuls le choc de la louche contre le chaudron à anse et les bols qui s'entrechoquaient brisaient le silence respectueux qui s'était installé autour de la table. Finalement elle versa sa portion et alla déposer le chaudron sur un rond tiède du gros poêle à bois. Elle revint à sa place et, demeurant debout, entama le Bénidicité. Les chaises râpèrent le plancher de bois quand tous se levèrent et des voix discordantes enchaînèrent derrière elle.

--Bon appétit, conclut-elle en se signant.

--Est-ce qu'y a la prohibition en Ontario? relança Léon sitôt assis et qui ne semblait pas vouloir lâcher le morceau.

-Sous l'œil moqueur et le sourire narquois de son frère Paul, il rentra prudemment la tête dans les épaules.Sa connaissance approfondie des bois derrière St-Aubert lui permettait de guider, à l'occasion et pour quelques dollars, des cargaisons d'alcool de contrebande vers les U.S.A. qui, à cette époque, interdisaient la fabrication et la vente de l'alcool sur son territoire. À l'insu de tous, il guidait, lors de nuits sans lune, des charettes à cheval chargées de canisses du précieux liquide vers la frontière du Maine voisin. Bien sûr, il savait qu'il jouait avec le feu. Une nuit, il avait à peine eu le temps de cacher sa précieuse cargaison dans une calvette que la police, qui n'ignorait pas ce traffic, l'interceptait et le fouillait. Même s'il s'en était tiré à bon compte, ça l'avait drôlement secoué et, depuis un certain temps, il se tenait peinard. Mais là, il croyait naïvement pouvoir poursuivre son commerce dans un ailleurs plus clément.

--L'Ontario c'est au Canada, et au Canada, il n'y a pas de prohibition, indiqua Maurice en fixant, d'un oeil suspicieux, son frère Léon qui parut contrarié et se tut pour de bon.

-Pendant tout ce dialogue, personne n'avait remarqué la petite flamme qui avait illuminé les yeux sombres et brumeux de Wilfrid, le cadet des cinq garçons. Introverti, réservé, timide, secret même, il se laissait toujours bercer au gré de ses pensées, profondes comme le fleuve qu'il contemplait souvent du haut des contreforts des Appalaches derrière St-Aubert. Aucun trait de son visage n'avait trahi le vif intérêt qu'il portait à la conversation de ses deux frères.

-Âgé de seize ans, Wilfrid vivait une adolescence paisible sur la terre ancestrale nichée entre les premières collines des Appalaches. Sa famille faisait partie de ces fiers Acadiens chassés de leur pays par le conquérant anglais en 1755 et qui avaient échappé à l'exil vers la côte américaine ou la Louisiane en fuyant dans les bois d'où, après plusieurs années à se cacher parmi les tribus Abénaquises, ils avaient échoué sur la rive sud du St-Laurent, en bas de Québec, pour fonder St-Aubert.

-Plus bas, luisaient sous le soleil, les toitures en bardeaux d'ardoise de St-Jean-Port-joli, paisible hameau amarré à la rive du St-Laurent. Du haut de St-Aubert, par temps clair, on apercevait, au-delà de St-Jean, le fleuve, la mer comme ils disaient. Puis, le regard accrochait l'Isle-aux-Coudres, une oasis de verdure aux berges hachurées de rochers fermement ancrée au milieu de cette mer souvent déchaînée, défiant les vagues et les ressacs qui l'agressaient continuellement. À l'arrière plan, les montagnes arrondies et bleutées de Charlevoix complétaient cet idyllique tableau maintes fois reproduit sur toile par les peintres de passage.

-Cet été-là, Wilfrid allait devoir prendre, malgré son jeune âge, une décision capitale qui déterminera tout son avenir. Pour le moment, il tendait une oreille attentive aux propos de Maurice. Les explications de ce dernier avaient attisé en lui les braises d'un feu qui couvait depuis un certain temps.

-Le repas terminé, les grâces récitées, chacun partit vaquer à ses occupations respectives avant la nuit. Wilfrid et Léon allèrent vérifier si les vaches et les moutons se trouvaient tous dans leur enclos près des bâtiments et s'assurer que les pagées étaient bien closes. Ils y enfermaient les bêtes pour la nuit afin de les protéger des loups qui , le soir venu, descendaient des montagnes à la recherche de proies faciles.

--Y doit ben y avouère des chemins à tracer dans cet Abitibi? commença Wilfrid, le regard perdu quelque part devant lui.

-Grâce aux relations que Maurice entretenait avec le député du coin, Wilfrid travaillait, à l'occasion, à la construction et à l'entretien de routes ainsi qu'au creusage de fossés. On lui avait raconté que son père Alfred, qu'il n'avait point connu, avait été, de son vivant, contremaître de voirie. Soit par instinct, soit par souvenance, il se sentait lui-aussi attiré par ce métier d'ouvreur de routes. Assez costaud pour son âge, l'épierrement de ces chemins de montagnes et le nivelage à la pelle ne le rebutaient pas.

--Si on ouvre un pays, faut d'abord faire des chemins, rétorqua Léon, toujours très pragmatique.

--T'as ben raison, s'inclina Wilfrid devant une réponse aussi limpide. Pis y paraît qu'là-bas y a pas de pierres à ramasser, à transporter pis à empiler pour faire des clôtures à pacages, poursuivit-il, manifestement documenté sur le sujet. Ça doit être mauditement moins dur qu'icite, imagina-t-il en pensant aux immenses cordons de pierres délimitant le pourtour de leur terre ainsi que plusieurs enclos.

-Léon s'arrêta, sortit sa blague à tabac confectionnée dans une vessie de porc, inséra le pouce et l'index à l'intérieur et en retira une bonne pincée d'un odorant tabac. Après avoir remis le petit sac dans la poche de son pantalon, il roula, en une boule grossière, le tabac dans le creux de sa main. Lentement il glissa dans sa bouche à moitié édentée la chique grosse comme l'ongle du pouce et la tassa, à l'aide de son gros index, derrière son unique mollaire gauche, entre la gencive et la joue. Wilfrid jeta un oeil sur la protubérance qui déformait la joue de son frère et se demanda comment il faisait pour mâcher cette crotte de joual, comme il disait. Léon demeura silencieux, le regard tourné vers la montagne.

--On est comme du bois mort icite, continua Wilfrid, suivant le fil des récriminations qu'il cumulait depuis un bout de temps. Pas assez d'ouvrage su'a ferme pour toutte nous faire vivre. Pis quand Maurice va s'marier, faudra ben partir, admit-il indubitablement, sachant fort bien que l'autre allait bientôt convoler avec la fille à Picard.

-Wilfrid se rendait à l'évidence. Il savait qu'il n'y avait pas de place pour lui, dernier des garçons, sur la ferme familiale. Outre la petite érablière, le maigre cheptel était composé d'une dizaine de vaches éflanquées, de vingt-deux moutons, de cinq cochons ainsi que de quelques volailles et dindons dans la basse-cour. Leurs rares revenus parvenaient à peine à faire vivre la famille en ces temps où sévissait la grande crise. Les nouvelles qui arrivaient de Québec ou de Montréal n'étaient guère plus encourageantes. De plus en plus de citoyens, rapportait-on, devenaient indigents et devaient faire appel au secours direct, une mesure adoptée à l'époque par l'État pour venir en aide aux plus démunis. On commençait aussi à parler de rationnement.

-Wilfrid jeta lentement un regard autour de lui. Il ne se sentait pas particulièrement attiré par les travaux agricoles. Seule la période des sucres, chaque printemps, à l'érablière familiale, faisait partie des bons souvenirs qui meublaient son enfance et où il trouvait encore satisfaction. Il avait dut quitter l'école très tôt, en troisième année, pour ajouter ses bras à ceux de ses frères aînés et apporter sa contribution aux besoins de la famille.

--Y a pas d'ouvrage steady aux alentours, reprit-il pour meubler le silence qui s'épaississait à cet heure entre chien et loup, mais aussi à cause de Léon, toujours avare de mots, qui persistait dans sa contemplation de la montagne. Tu l'sais aussi ben que moi, toi qui fais la contrebande à l'occasion, laissa-t-il brusquement tomber, excédé du mutisme et de l'apparent manque d'intérêt de l'autre qui ne semblait pas comprendre qu'il avait besoin qu'on lui démêlât l'écheveau.

-Léon se raidit sous la remarque. Son petit frère n'était pas censé connaître ses activités illicites. Un jet brunâtre jaillit de sa bouche en cul de poule et alla rouler dans la poussière terreuse une dizaine de pieds devant eux. Pendant quelques instants il lorgna Wilfrid en biais. L'autre crut qu'il allait enfin dire quelque chose. Léon appuya son bras droit sur un piquet de clôture et, la moue boudeuse, détourna de nouveau son regard vers la montagne. Il était comme un escargot. Quand il entrait en dedans de lui, on ne pouvait plus l'atteindre ni rien en tirer.

-Las de parler dans le néant, Wilfrid s'abandonna, à son tour, dans ses pensées. Les mains dans les poches, le regard vide où s'allumait, tout au fond, une aube naissante, il fixait un point imaginaire au-delà du fleuve. Il savourait une douce exaltation qui faisait virevolter des papillons dans son estomac comme, quand il s'était retrouvé seul avec la belle Eugénie quelques jours auparavant. Elle lui avait soufflé un baiser sur la joue avant de s'enfuir en ricanant comme une espiègle et l'avait laissé en plan avec cette douleur qui lui tordait l'estomac.

-Puis son regard fut attiré vers l'enclos où le vieux bouc cornu s'escrimait à saillir une moutonne à grands coups de reins vigoureux et un délicieux malaise l'enveloppa, en même temps qu'un curieux sentiment de frustration le submergea, lui qui n'avait même pas encore embrassé une fille. Frustré, il envoya un grand coup de pied dans un caillou qui alla choir dans l'enclos et ameuta les bêtes. La moutonne s'éjecta brusquement de sous le bouc qui retomba gauchement sur ses pattes de devant et resta pantois, la verge dégoulinante. Les bêlements apeurés des moutons qui partirent en tout sens semblèrent ramener Léon sur terre et l'escargot pointa sa tête hors de sa coquille.

--Ch'rais-tchu en crain de m'djire qu't'as envie d'partchir pour là-bas Frid? baragouina-t-il enfin, la bouche pâteuse et les mots obstrués par sa chique.

-Après avoir craché de nouveau, il leva enfin le regard vers son petit frère qui le dépassait déjà d'une bonne tête. Lui était plutôt trapu et massif. Pas grand mais foulé dur, blaguaient ses frères. Wilfrid, l'œil fixé sur les moutons qui , lentement, se calmaient, ne semblait pas l'avoir entendu.

--M'écoutes-tu Frid?

--M'as-tu parlé? se réveilla l'autre, émergeant à son tour des nues.

--J'cré comprendre que t'as le goût de partir d'icite...

--Ouais! Pis j'aimerais ça qu'on parte ensemble, enchaîna aussitôt Wilfrid, soulagé que l'autre l'écoute enfin. On f'rait une bonne paire.

-Léon, qui réfléchissait toujours longtemps avant de prendre une décision, abaissa lentement son regard sur ses pieds.

--Faudrait en parler à Maurice, reprit-il après avoir changé sa chique de côté et craché un coup. Tu sais qu'y est ton tuteur tant que t'es pas majeur. Pis t'en es encore loin, lui rappela-t-il.

--J'suis assez vieux pour décider quoi faire de ma vie, répliqua l'autre avec assurance. Mais... tiens ça mort pour un temps Léon, veux-tu? On s'en reparle plus tard, conclut Wilfrid qui avait quand même besoin de réfléchir sur la meilleure facon d'aborder Maurice qu'il se devait, à tout le moins, d'aviser de ses intentions.

-Il n'avait pas besoin de faire cette mise en garde à Léon qui, habituellement, ne parlait que quand on lui posait des questions. Et encore, il ne répondait pas à toutes. Wilfrid, quant à lui, songeait déjà à consulter leur frère Paul. Boute-en-train de la famille, rassembleur quand il y avait des problèmes, ce dernier avait le respect de Maurice, même s'ils se confrontaient à l'occasion. Il avait pris Wilfrid sous son aile avec qui il partageait une belle complicité. « Si j'peux convaincre Ti-Paul de nous accompagner, Maurice va ben sûr être d'accord », en déduisait Wilfrid. Mais un gros nuage faisait encore ombrage : la ferme perdrait d'un coup trois bonne paires de bras.

***

--Coudon Frid! l'Eugénie a te travailles-tu toujours autant?

-Les yeux pétillants de malice, Paul cultivait cette manière pleine d'entournures d'aborder les gens. Petit, sec et nerveux, il était ratoureux, pince-sans-rire, rarement sérieux. Plutôt verbomoteur, il maîtrisait admirablement l'art de la réplique. S'il avait eu la chance de naître dans une famille aisée, son ton solennel, son sens de la réplique et ses phrases lapidaires en auraient fait un excellent orateur à l'Assemblée législative, affirmaient quelques-uns de ses amis. Cette allusion à la petite Eugénie -Amédée devait s'être ouvert le clapet, en déduisit Wilfrid- c'était sa façon de faire parler son petit frère. Car il pressentait que l'autre avait quelque chose à lui dire.

--C'est juste... une amie..., comme ça, balbutia l'autre en haussant les épaules, quelque peu désarçonné par la question.

-Paul connaissait la rumeur. Les jeunes filles du village racontaient que Wilfrid était le plus beau gars du patelin. Et, à 16 ans, le plus mature. L'une d'entre elles, une fille du genre blasé qui affectait l'indifférence, disait de lui qu'il était le plus beau taureau actuellement sur le marché. Cette remarque mettait Wilfrid dans l'embarras et il préférait ignorer ces criatures un peu trop promptes à se laisser aller sur la paille. Sauf depuis le printemps où son cousin Amédée lui avait présenté cette Eugénie un dimanche après la messe. Elle lui avait plu à l'instant. Elle n'était pas comme les autres, lui sembla-t-il, mais ce qui l'avait particulièrement frappé, c'était son air un peu taciturne, rêveur, ainsi que ses grands yeux noirs débordant d'innocence. Elle aurait pu s'appeler Ingénue, blaguait son cousin, tellement elle était d'une simplicité et d'une franchise innocente. Quand, à l'occasion, ils se rencontraient, ils passaient de longs moments sans se parler, se tenant simplement la main. L'impression, quand elle remuait ses doigts entre les siens, de sentir son caleçon trop petit lui avait soudainement fait réaliser qu'il était devenu un homme. Puis il y avait eu ce baiser à la sauvette qui l'avait laissé pantois, l'estomac chaviré et le coeur complètement affolé, bardassant dans sa poitrine. Ce lien qui se tissait inexorablement, conjugué à son désir de partir à l'aventure l'avait mis, pour la première fois de sa vie, face à un dilemme. En apercevant, par-dessus la tête du cheval, l'entrée du village de St-Jean-Port-Joli, et au-delà, le fleuve et les monts de Charlevoix, derrière lesquels il devinait un pays à bâtir, il sut à l'instant où serait son avenir.

-La jeune veuve Daigle tronait, comme d'habitude, sur son perron, reluquant les passants. Wilfrid la trouvait achalante parce que, à chaque fois qu'il passait par là, elle le taquinait toujours en lui roulant, sans équivoque, des yeux par en dessous. Ses copains riaient de lui et le surnommaient « le consolateur de veuves », ce qui l'exaspérait au plus haut point. Quand, juché sur son bécycle, il apercevait la maison de la veuve, il pesait plus fort sur les pédales et feignait de ne pas la voir ni l'entendre.

-Heureusement cette fois-ci, Paul était là et il allait s'en occuper. Ce dernier souhaitait bien, un jour, la tasser dans un coin la veuve Daigle et prendre certaines choses dans ses mains. Encore assez jolie à 31 ans, elle n'avait pas repris mari. Certains insinuaient qu'elle préférait trop la compagnie des hommes pour s'engager avec un seul.

--Alors la criature! Encore à la pêche? Ça mord-tu? lui lança Paul sur son ton le plus moqueur, un sourire carnassier accroché au visage.

--J'ai pas encore trouvé l'appât pour t'attrapper, répondit-elle, s'adressant manifestement à Wilfrid vers qui elle lança un regard lascif.

--C'est qu'tes appâts sont toujours trop enveloppés, railla Paul en jetant un oeil concupiscent sur son corsage trop petit qui débordait de grandes promesses.

-Il s'esclaffa, fier de son coup, en la saluant d'une courbette, n'entendant déjà plus la veuve dont les lèvres s'agitaient encore. Wilfrid se délecta de la réplique et admira le front de beu dont faisait preuve son frère. Un peu plus loin, il se décida enfin à lui parler de son projet.

--T'as entendu Maurice parler de l'Abitibi hier au souère? osa-t-il prudemment.

--Comme toi, répondit l'autre, le laissant venir.

--Ça t'dirait d'y aller vouère un peu? se hasarda à nouveau Wilfrid.

--Bah! J'sais pas. Pour y faire quoi? lui retourna Paul, tout en devinant fort bien où l'autre voulait en venir.

-Wilfrid entrevit ce qui lui sembla une ouverture et fonça.

--Tu sais, Ti-Paul, que t'es mon frère préféré. Toi pis moi on s'entend ben. On pense toujours pareil, le flatta-t-il d'abord.

-Paul réfléchissait. Ti-Frid a raison, admettait-il. Ils partageaient les mêmes goûts et tiraient toujours du même bord. Wilfrid se passa lentement la droite main dans le visage, du front au menton, comme toujours quand il réfléchissait avant de parler, comme pour chasser un voile obstruant ses pensées.

--Y a pas d'avenir pour nous-autres icite, continua-t-il sur sa lancée. J'aimerais ça qu'on parte ensemble. L'Abitibi, c'est un pays à bâtir. Y a plein d'choses à y faire. J'suis sûr qu'on peut s'y faire un avenir ... Et après une brève hésitation, ... s'marier, avouère des enfants, évoqua-t-il le regard perdu.

-Seul Paul avait droit à ces timides confidences de son petit frère et, sans le manifester ouvertement, ça lui faisait chaud au coeur que l'autre lui dévoile ses états d'âme. Mais que Wilfrid se découvre tout à coup une vocation de colon le surprenait un peu. Il n'avait pas, à date, manifesté beaucoup d'entrain pour les travaux de la terre. Et lui-même ne voyait pas beaucoup d'avenir à cette agriculture de misère, que ce soit ici ou ailleurs.

--Tu comptes emmener l'Eugénie? s'acharna-t-il à contourner le sujet, ce qui brouilla un peu la magie.

--Les filles m'intéressent pas pour l'instant, répliqua l'autre sèchement, frustré que son frère ne le prenne pas plus au sérieux.

--Au fait, es-tu décapé? le relança encore Paul avec son sourire le plus carnassier et les yeux remplis d'une malice innocente.

-Wilfrid demeura stoïque et ne répondit pas. L'état de son prépuce ne regardait personne d'autre que lui. Paul le regarda attentivement du coin de l'oeil et décida qu'il l'avait assez picossé pour l'instant. Ce n'était plus l'adolescent brumeux qui était assis à ses côtés mais un homme sûr de lui de qui émanait maturité et détermination.

--Tu sembles ben sérieux, Ti-Frid, changea-t-il soudain de registre en claquant un rêne sur la croupe de la picouille qui ralentissait sans raison.

--J'l'ai jamais été autant, Ti-Paul, l'assura-t-il, manifestement soulagé que l'autre daigne enfin prêter une oreille attentive à son propos. Mais j'ai rien qu'seize ans. J'ai encore tellement d'choses à apprendre avec toé. C'est pour ça que j'aimerais ben qu'tu m'accompagnes, insista Wilfrid d'un ton qui se voulait amadouant.

--Ouais! C'est vra qu'Maurice te laissera pas partir tu seu, admit-il, dans le patois du bas du fleuve.

--Y a juste toé qui peux l'convaincre, lui fit remarquer Wilfrid. Léon aussi est intéressé à partir. On en a parlé hier au souère à l'enclos à vache, confessa-t-il.

-Paul ne manquait jamais une occasion de taquiner et il sauta sur l'os.

--Ah mes verrats! C'est pour çà qu'ça vous a pris tout c'temps. D'habitude vot'tournée est beaucoup plus rapide. Même qu'on s'demande parfois si vous avez eu l'temps d'vous rendre à l'enclos, le réprimanda-t-il, mi-sérieux, mi-moqueur. Puis redevenant soudain grave : Ouais! j'sais qu'Léon aimerait ben s'éloigner quèque temps, admit-il, l'air soucieux en songeant aux risques que prenait l'autre avec son commerce illicite et des dangers qui le menaçaient.

--Lui aussi y pense que tu pourrais parler à Maurice, acheva Wilfrid en s'apprêtant à descendre du banneau car ils étaient maintenant arrivés à destination.

-Il s'affaira à attacher le cheval à la limande devant le magasin général. Après un long silence, Paul se racla la gorge, mis ses deux pouces dans sa ceinture en bombant le torse et brassa son pantalon d'un bord à l'autre, selon son habitude, quand il avait défini le sens de sa réponse. De plus, ça attirait l'attention sur lui et ça donnait plus d'importance à ce qui allait suivre.

--T'as raison, avoua-t-il. On devra partir d'icite un jour ou l'autre. J'vas parler à Maurice dès qu'l'occasion s'présentera, confirma-t-il solennellement à son petit frère.

-Wilfrid esquissa un sourire de satisfaction. Sur le chemin du retour, il se reprit à rêver de grands espaces et de chemins à tracer. Sa pensée retourna loin en arrière, vers l'Acadie de ses ancêtres et il se rappela que l'exil de ces coureurs d'aventures n'avait pas eu de frontières. Lui et ses frères allaient poursuivre cette route de l'exil vers d'autres pays, d'autres villages à enfanter. Ils entraient dans St-Aubert.

 

 

 

 

Chapitre 2

-En cette chaude fin de mai, la famille prenait un repos bien mérité après le bardassage occasionné par la période des sucres, suivie de près par les semailles. L'école tirait à sa fin et Maurice, quand les travaux extérieurs ne nécessitaient pas sa présence, s'enfermait dans la cuisine d'été pour planifier les tâches de la saison estivale.

-Cette pièce était annexée à la grande cuisine. Elle comportait une seule fenêtre à l'ouest et était fermée par deux portes coulissantes vitrées en carreaux de haut en bas, des portes françaises comme on les appelait. Pendant la saison hivernale, on y entreposait certaines provisions. On y conservait des oignons dans des cageaux de bois ainsi que quelques jarres de lard salé dans un coin. Au plafond, on pendait d'odorants jambons, de longs saucissons fumés - que les gars surnommaient vulgairement pissettes de blokes - ainsi que des tresses d'ail et des bouquets d'herbes aromatisées. Sur des tablettes s'alignaient des pots et des cannages dans lesquels on avait mis l'automne en conserve. Il y régnait, pendant la saison morte, une forte odeur d'ail, d'épices et de boucane. De juin à septembre, quand la canicule de l'été combinée à la chaleur de l'immense poêle L'Islet rendaient la pièce commune étouffante, la famille prenait ses repas dans cette annexe, toujours fraîche. Quelques jours auparavant, Marie-Ange avait descendu au caveau les provisions restantes puis avait fait le ménage et aéré la pièce. Chaque gars et chaque fille aurait une tâche spécifique, recommença Maurice qui tentait de mettre de l'ordre dans ses pensées. Il y avait tellement de travail, que personne ne devait rester à rien faire. Les semences étaient en terre et, déjà, les champs neufs ondulaient d'une pâle et tendre verdure. La coupe du bois pour la prochaine saison sucrière n'était pas terminée dans l'érablière et il restait aussi beaucoup de pierres à ramasser dans les champs et à empiler autour des enclos.

--Maudites pierres, ragea-t-il tout haut en frottant ses yeux irrités par le faible éclairage parvenant sur ses feuilles de chiffres et de notes.

-À chaque printemps, et ce, depuis que ces terres rocailleuses avaient été mises en culture des décennies plus tôt, les gels et dégels successifs poussaient inlassablement ces pierres vers la surface. Une blague circulait d'ailleurs à ce propos : il fallait toujours deux vaches ensemble au pacage, une qui soulevait la pierre pendant que l'autre broutait l'herbe en dessous. Chaque année, ces pierres étaient ramassées à la main, chargées dans le banneau et transportées vers les limites des enclos où on les empilait en rangées pyramidales de quatre pieds de haut. Ces longues rangées de pierres empilées tenaient lieu de clôtures.

-Maurice se leva pour se dégourdir un peu les jambes et marcha vers la fenêtre. Il s'extasia devant le mystère de cette vie qui renaissait à nouveau sous ses yeux. Quel pays de contrastes, se rappela-t-il les belles paroles du notaire Arseneault, où la splendeur multicolore des paysages d'automne et les mordorés des feuilles peuvent transformer en poète le paysan le plus rêche mais où la terre, pierreuse et ingrate, ne livre ses fruits qu'au prix d'un dur labeur.

-Resteraient les foins en juillet et le grain à battre en septembre, continua-t-il d'énumérer dans sa tête pour ne rien oublier. Il songeait même à agrandir l'étable. Le cheptel augmentait et, en hiver, les animaux étaient tassés, se chiant et se pissant les uns sur les autres. Ça plairait à Drien, songea-t-il, un sourire en coin.

-Âgé de 18 ans, Adrien ressemblait peu à ses frères. Certes il avait la taille imposante de la plupart mais sa tête tranchait sur les autres. Il l'avait massive, haute et large, qui s'amincissait légèrement vers le menton. Son visage était divisé en deux par un imposant appendice nasal, hérité d'une lignée de huit générations de muffles protubérants. Sa chevelure, noire comme la suie, drue et hirsute, lui faisait comme un panache des sourcils à la nuque. Il secondait Maurice sur la ferme. Il adorait les travaux de la terre et, doué pour les chiffres, il gribouillait des calculs indéchiffrables dans lesquels l'autre ne voyait que des fabulations. Mais ce qui le caractérisait le plus c'était sa curiosité pour les nouveautés agricoles, existantes ou à inventer. Il dessinait des outils ou des instruments qu'il n'avait encore jamais vu, simplement par analyse et par déduction. C'était un visionnaire.

--Le souper est prêt! hurla Marie-Ange depuis la galerie, les mains en porte-voix.

-Pour appeler ceux qui, trop loin, ne pouvaient entendre sa voix, elle saisit un poêlon d'une main et, de l'autre, lui asséna plusieurs coups d'un maillet de bois d'érable qui le fit résonner sourdement. Pendant que les filles mettaient la dernière main à la table, les gars s'amenèrent un à un et firent la queue pour un brin de toilette dans la bassine sous la pompe à eau manuelle qui toussa quand quelqu'un l'activa.

-Il y avait plus d'animation que d'habitude autour de la table ce jour-là. On était le 15 juin et l'école était terminée depuis la veille. Les plus jeunes gazouillaient joyeusement, heureux de se retrouver en vacances. Marie-Ange se leva pour le bénidicité, suivie aussitôt de Maurice et des filles. Les gars, plutôt lents à se lever pour les prières, suivirent un à un dans un bruit de chaises râpant le plancher de bois. Marie-Ange ferma les yeux et invoqua la bénédiction du repas. Les gars ânonnaient, toujours un ton en arrière, ce qui déformait l'ensemble. Seule Juliette semblait en parfaite symbiose avec son Créateur. Mains jointes, les yeux levés vers le ciel, la voix claire et posée, elle paraissait en transe. Wilfrid, d'un an son cadet, l'aimait bien et la taquinait souvent sur sa piété qu'il trouvait exagérée.

--Tu devrais entrer au couvent pis t'faire religieuse, lui répétait-il.

-Elle en riait car la vocation religieuse était loin de ses préoccupations immédiates. Elle songeait même à se marier. Elle aimait jouir à fond de la vie. À l'école, elle jouait toujours avec les gars et ramenait parfois des ecchymoses à la maison, au grand dam de Marie-Ange qui ne pouvait concevoir qu'une fille se coltaille avec les garçons.

-Cette dernière servit la soupe, toujours fumante comme Maurice l'aimait. Le bruit des cuillères raclant les bols se fit entendre. Un autre bruit s'imposa, qui irritait Maurice à chaque fois. Les lèvres en cul de poule sur le bout de sa cuillère, Léon aspirait sa soupe chaude avec un bruit de sape qui faisait tiquer l'autre.

--Léon peux-tu manger ta soupe en silence, comme les autres, s'il-te-plaît? le sermonna-t-il pour la énième fois.

--Trop chaude, bougonna l'autre en se renfrognant.

--Garde-la pour le dessert, elle s'ra moins chaude, intervint Paul qui n'en manquait jamais une.

-Il y eut quelques rires étouffés. D'un autoritaire regard circulaire, Maurice imposa sa discipline. Et Léon, incorrigible, continua bien entendu d'aspirer bruyamment sa soupe. Puis arriva le plat principal. Marie-Ange s'était surpassée en ce samedi. Elle avait mijoté un gros gigot de mouton, garni de carottes, de navets et de patates rondes tout autour. Tout ça baignait dans un épais bouillon brunâtre et graisseux qui dégageait une forte odeur de laine. Comme c'était la tradition en ces temps, Maurice, en tant que chef de famille, fut servi en premier. Suivirent les autres gars, puis enfin les filles. Marie-Ange se servait toujours en dernier, quand tous avaient reçu une généreuse portion. Curieusement, l'atmosphère semblait tendu ce midi, comme si tous pressentaient qu'une cassure allait inévitablement survenir dans cette famille sans père ni mère mais quand même tissée serré. Le repas se déroulait comme dans une église. Seul un chuchotement à un voisin immédiat ou le choc des ustensiles contre l'assiette venait troubler le silence. C'est Paul qui, avec une pointe de témérité, cassa soudain la glace, juste avant le dessert.

--Maurice!... lâcha-t-il d'un ton qui en imposait, en plantant ses pouces dans sa ceinture et en bombant le torse.

-Le ton fit se retourner vers lui toute la tablée. Paul était fier de son effet et s'en délecta quelques instants.

--... J'va partir pour l'Abitibi...

-Il fit une brève pause. Tous restèrent tendus, comme les cordes du violon accroché au mur, attendant une suite. Wilfrid sentit une froide moiteur s'imbiber dans ses mains. Maurice, plutôt habitué à un langage de Paul plus décoré, mieux enrobé, avait levé vers ce dernier un regard étonné mais qui annonçait déjà une esquive.

--... pis j'emmène Ti-Frid avec moé, lui lança-t-il au visage , contrairement à son habitude de toujours tourner autour du pot.

-Là, Maurice en restat bouche bée. Il se tourna vers Marie-Ange, l'interrogeant du regard. Celle-ci, prudente, garda les yeux sur son assiette. Maurice sentait bien que des départs surviendraient un jour ou l'autre mais là Paul l'avait pris au dépourvu et, pour la première fois, l'avait désarçonné. Ce dernier, d'habitude, blaguait toujours, parlait en entournures, faisait de multiples pirouettes verbales. C'était la première fois qu'il s'exprimait d'un ton aussi péremptoire et sans équivoque. Se resaisissant rapidement, redressant le torse à son tour, Maurice parcourut la tablée d'un regard auquel il tenta d'imprégner toute son autorité de chef de famille. C'était sa manière d'imposer le respect. Tous étaient maintenant suspendus à ses lèvres.

--J'aurais jamais dû vous parler de ça l'autre jour, feignit-il de regretter pour gagner du temps.

-Il jeta un regard réprobateur à Léon en se remémorant le récent dialogue qu'il avait eu avec ce dernier.

--Moé itou j'lis la gazette, rétorqua Paul, toujours fièrement redressé. Pis j'y ai lu que l'gouvernement recrute des hommes pour ouvrir ce coin d'pays aux colons, rapporta-t-il en faisant, du regard, le tour de la table.

--Tout le monde a du travail et sa pitance ici, répliqua l'autre pour se donner une contenance. Et on n'est pas dans la misère tant que ça, leur fit-il remarquer en affichant une fierté non feinte.

-Paul inspira profondément en brassant sa ceinture un bon coup.

--Y a pu assez d'place pour toutte nous-autres icite. Tu le sais ben Maurice. Pis tu vas betôt t'marier, pis alors on devra quitter, lui martela-t-il fermement.

-Maurice retardait son mariage justement à cause de cette responsabilité de tuteur, héritée par la force des choses, ce qui, bien entendu, ne faisait pas l'affaire de sa promise.

--Y a raison, intervint soudain Adrien qui sauta sur l'occasion pour étaler ses récriminations envers Maurice. C'te terre nous fera pas manger encore ben longtemps si on fait rien pour la rendre plus prospère. On n'a même pas de tracteur, seulement un joual pis deux beus de tire pour faire les travaux. Pis pas d'place pour loger plus d'animaux, se plaignit-il.

--Ouais! reprit Paul. Pis la maison devient trop p'tite. O é pu des flos, on a poussé plus vite que d'la méchante harbe depu quèques années, relança-t-il dans le patois local.

Il y eut un long silence, d'une densité à couper au couteau, comme si tous digéraient lentement ce qui venait d'être dit, et les ustensiles demeurèrent prudemment de part et d'autre des assiettes. Comme personne n'osait continuer, Paul replongea pour agiter le flot de pensées qui menaçait de se figer en glace autour de la table.

--Pis là-bas y a du travail. Pis d'immenses étendues à défricher pis à cultiver, précisa-t-il en ouvrant grand ses bras courts qui manquèrent de frapper ses voisins de table. J'suis sûr qu'en quèques années on peut s'en sortir convenablement. D'autant plus que l'gouvarnement donne des octrois aux nouveaux colons, s'empressa-t-il d'ajouter pour étoffer son argumentetion.

-Maurice se rendit compte que Paul avait pris ses informations et qu'il était vraiment décidé. Il sentait qu'il ne pourrait rien pour le faire changer d'idée. Paul était majeur et il ne pouvait pas le retenir contre son gré. Mais il voulut montrer, surtout devant les plus jeunes, qu'il était encore en autorité.

--Tu fais ce que tu veux Paul, concéda-t-il. Mais Frid a juste seize ans. Y est encore trop jeune et y peut pas partir comme ça dans un pays sauvage, objecta-t-il.

--C'est déjà l'plus costaud de nous tous, rétorqua aussitôt Paul, au grand soulagement du concerné qui commençait à surchauffer. Pis j'veillerai su lui, rajouta-t-il, paternaliste, en lançant à celui-ci un sourire plein d'innocence.

--Moé si j'pars, intervint à son tour Léon avec son ton de gros ours mal nourri, en levant le visage de son assiette.

-Là, Maurice mit les deux mains sur la table, de chaque côté de son couvert, et fixa les trois délinquants, un à un. Ces derniers avaient bravement levé les yeux vers lui, attendant sa réaction.

--C'est pour quand? s'enquit-il en baissant les siens, vaincu par tant de détermination.

--Le plus tôt possible, répondit aussitôt Wilfrid émergeant, à la surprise de tous, du silence qu'il observait prudemment depuis le début du repas.

-L'exaltation perçait son regard brumeux, maintenant éclairé par un soleil qui se levait sur sa jeune vie.

--Y faut être là-bas assez tôt pour s'préparer à l'hiver, avança-t-il avec justesse.

-Maurice se rendit compte qu'ils planifiaient cela depuis déjà un certain temps et il perdit ses dernières défenses.

--Faites comme vous voulez alors, céda-t-il. On se débrouillera bien sans vous autres, hein! Drien?

-Ce dernier rêvait aussi, à l'occasion, de grandes terres sans roches où l'orge et la luzerne pousseraient aussi dru que les poils sur sa tête, mais il n'était pas encore prêt à quitter la ferme familiale, du moins pas avant que Maurice se marie. Il avait besoin de garanties, d'assurances avant de prendre une décision. Il était plutôt casanier et, par ailleurs, l'incertitude, l'absence de plans et d'objectifs précis le déstabilisaient. Profitant de ce moment de répit après les semailles, il était, ces jours-là, penché sur sa table à dessin où traînaient pêle-mêle des feuilles barbouillées de figures hétéroclites et parsemées de chiffres. Il avait lu récemment dans un journal que les Américains avaient inventé un outil qui ramassait les pierres et les chargeait tout seul dans le banneau. « J'vas en patenter un », s'entêtait-il en gribouillant ses feuilles. À l'occasion, il se faisait remettre à sa place par Maurice, qui incarnait la prudence et l'ordre. Suspicieux de nature, ce dernier n'aimait pas se faire montrer par son frère cadet comment rendre les cultures plus productives. Non qu'il n'y croyait pas, mais sa prudence excessive le rendait lent à s'adapter aux nouveautés. Les deux antagonistes jouaient à la souque à la corde. Adrien poussait pour avancer plus vite tandis que l'autre tirait vers l'arrière, craignant de s'enfarger.

--Drien, tu vas nous ruiner avec tes idées, maugréait-il devant les suggestions de l'autre. On n'a pas d'argent à mettre dans tes plans de fou, lui objectait-il, excédé de voir sa gestion constamment contestée.

-C'est devant ces divergences inconciliables qu' Adrien pressentait clairement que bientôt il n'aurait plus sa place sur cette terre. Deux autres bonnes raisons l'en convainquaient : la terre ne pourrait plus, à l'évidence, nourrir toutes ces bouches, et de toute façon, Maurice allait le tasser quand il allait se marier. D'autre part, n'ayant aucune économie, il ne pouvait compter acheter une terre ailleurs dans le coin.

--Si on pouvait s'regrouper, former des syndicats, des associations pour acheter en commun des tracteurs, des instruments aratoires, la ferme prospérerait, prophétisait-il parfois devant Maurice.

--Ça c'est des idées de communistes, l'accusait ce dernier.

-Ces discussions qui tournaient à vide exaspéraient Adrien. Alors il devenait maussade, songeur, taciturne, le regard vide et fuyant. Parfois, après ces périodes d'intenses réflexions visionnaires, qui n'aboutissaient pas, il sombrait dans un mutisme total. Ses idées étaient toujours ou trop claires, ou trop noires, et il parvenait difficilement à y faire le mélange des couleurs. Dans ces moments-là, il s'isolait, n'apparaissant que pour les repas qu'il touchait à peine. Puis soudainement, un bon matin, il repartait à l'étable ou aux champs en sifflant, tout pétant d'entrain.

-Il avait suivi avec beaucoup d'intérêt l'affrontement verbal entre Paul et Maurice. Que ce dernier prétende qu'ils pouvaient facilement se débrouiller seuls lui offrait une ouverture inattendue.

--Ouais, mais avec moins de bras, faudra ben s'équiper de machineries, hein Maurice? lui renvoya-t-il sur le même ton.

-L'autre feignit d'ignorer la remarque et se tourna vers Marie-Ange.

--Marie, apporte le dessert. Et le thé, la pria-t-il.

--J'ai fait des tartes au sirop d'érable, annonça-t-elle fièrement pour remettre un peu d'entrain autour de la table.

-Le repas se termina dans un brouhaha inhabituel. Seul Maurice garda le silence. Les trois partants étaient assaillis de questions par les autres gars. Ils exultaient, rêvant tout haut d'aventures, rêvant tout bas d'une vie meilleure, entourés d'une nombreuse famille, foulant un sol riche de fruits qui n'attendent qu'a être cueillis. Les filles, par contre, étaient un peu attristées. D'abord de les voir partir, certes, mais surtout de penser que leur avenir à elles ne sortirait probablement jamais du comté. Leur destinée les limitait à se dénicher un mari le plus rapidement possible et à quitter le foyer familial pour fonder le leur. C'était la vie. Il n'y avait rien à redire.

 

 

 

 

Chapitre 3

-C'était l'avant-veille de la Ste-Anne, ce 24 juillet 1933. Une chaleur caniculaire écrasait la foule des badauds sans travail venus assister, comme à tous les jours, au départ du train qui transportait au loin ces hordes de volontaires qui allaient prendre possession du Nord. De voir, une fois par semaine, tous ces braves aventuriers partir pour l'inconnu les remplissait d'envie et les faisait rêver. C'était un peu comme s'ils partaient eux-mêmes et cette impression momentanée les regaillardissait. Mais dès que le train quittait la gare et que son rugissement s'éteignait lentement derrière la courbe, ils rabattaient leur casquette sur leurs yeux, rentraient honteusement la tête dans les épaules en relevant le col et repartaient d'une démarche traînante pour errer sans but dans la basse-ville.

-Attendant eux-aussi l'entrée du train en gare du Palais, à Québec, trois jeunes hommes, immobiles et silencieux, leur baluchon à leurs pieds, observaient, quelque peu étourdis, le mouvement désordonné de cette populace. Il leur était difficile, dans cette cohue, de deviner qui était partant et qui était spectateur.

-Paul, Léon et Wilfrid avaient rencontré, quelques semaines auparavant au bureau des terres, un agent de la colonisation qui recrutait de futurs colons pour établir de nouvelles paroisses en Abitibi. À cette fin, celui-ci parcourait les comtés de L'Islet et Bellechasse et recevait tous ceux qui manifestaient un intérêt à s'exiler vers cette lointaine contrée. Les trois frères s'étaient inscrits à St-Jean-Port-Joli et avaient obtenu un ticket de train, aller seulement, pour La Sarre, à l'extrême nord-ouest de l'immense territoire de l'Abitibi. Le voyage durerait environ vingt cinq heures, leur avait signalé le fonctionnaire.

-Les adieux à la famille avaient été brefs mais touchants. Juliette avait versé quelques larmes en serrant Wilfrid dans ses bras et l'avait supplié de revenir passer les Fêtes parmi eux. Ce dernier s'était engagé, même s'il maniait difficilement la plume, à lui écrire à l'occasion. Tôt ce matin-là, Maurice les avait accompagnés au quai de St-jean. Il avait dû atteler au banneau le boeuf aux longues cornes effilées qui peinait sous le joug et ne savait faire qu'une seule chose : mettre lentement une patte devant l'autre en fouettant les mouches avec sa queue.

--Allez, mon beu! Grouille! s'impatientait Paul en le piquant avec le fouet, craignant d'être en retard.

-Le vieux beu de hale secouait un peu la tête de côté et, ignorant les semonces du conducteur, s'entêtait à maintenir la cadence de tortue que ses ancêtres lui avaient léguée.

-Arrivés au quai de St-Jean, après de brefs adieux à Maurice, ils s'étaient embarqués sur un chaland qui remontait de la pitoune vers Québec. Wilfrid et Léon n'y étaient encore jamais allés. Du large, ils avaient admiré la beauté majestueuse de cette ville quatre fois centenaire fièrement juchée sur le Cap Diamant, altière et semblant défier les siècles.

-Ils étaient montés à la gare à pied pour économiser leurs sous. Cette marche à travers les rues sales et poussiéreuses de la ville, d'où montaient des miasmes d'égouts mêlés aux odeurs de crottin de cheval, avait dégoûté Wilfrid qui respirait difficilement en circulant entre ces rangées de hautes maisons qui semblaient vouloir l'écraser. Ce n'est qu'en songeant aux grands espaces qu'il allait bientôt découvrir et dont il pourrait s'enivrer à souhait qu'il était parvenu à se libérer un tant soit peu de cette chape nauséabonde qui lui collait à la peau.

-Au fur et à mesure qu'ils avançaient, il avait constaté que la crise économique frappait beaucoup plus durement en ville que dans les campagnes. Les gens allaient et venaient sans but précis, les mains dans les poches, la démarche traînante, tête basse et casquette rabattue sur les yeux, comme s'ils tentaient de camoufler la gêne occasionnée par le manteau de misère qui s'était abattu sur eux. De longues files silencieuses se formaient déjà, à cette heure matinale, devant les magasins de denrées à l'intérieur desquels les étals semblaient à peu près dénudés. Ces gens qui déambulaient comme des automates ou d'autres, semblables à des statues, qui étaient appuyés à une porte cochère donnaient à penser que ceux qui habitent la ville semblaient se changer en momies avant le temps.

-Lorsqu'ils avaient enfin atteint la gare, ils avaient été engloutis par une foule grouillante qui zigzaguait entre une multitude de colis et de malles qui jonchaient le quai de grosses pièces de bois goudronnées chauffées par le soleil desquelles montait une odeur âcre et étouffante. Après cette longue marche depuis le port où ils avaient gravi, chargés comme des boeufs, la pente raide et sinueuse qui escaladait le Cap Diamant, ils étaient trempés de sueur. Léon avait sorti une gourde pleine d'eau qu'ils avaient éclusée en un rien de temps.

-Le regard de Wilfrid s'attarda un moment à un bout du quai où quelques moutons, enfermés dans un petit enclos en bois, bêlaient à fendre l'âme, implorant les quelques enfants qui, étirant le bras, tentaient de leur flatter le front. Juste à côté, une vache éflanquée aux yeux mi-clos, la mamelle tarie pendant sous son ventre comme une large main à quatre doigts, ruminait avec l'impassibilité et la dignité passive des animaux de sa race, insouciante de ce qui se passait autour d'elle.

--J'vas aller pisser, avisa Léon qui cherchait du regard un coin isolé.

--J't'accompagne, ajouta Wilfrid.

--Ok! les gars, j'surveille vot'bagage, les assura Paul qui semblait occupé à autre chose. Mais faites vite, l'train va pas tarder.

-Il se jucha sur le bout des orteils et étira le cou du mieux qu'il put pour les regarder se glisser dans la foule puis disparaître derrière un angle de la gare. Puis rapidement son regard se reporta sur une jeune femme qui, lui avait-il semblé plus tôt, s'intéressait à lui. À sa grande satisfaction, elle lui retourna à nouveau un sourire. Il jura contre les bagages sous sa garde qui l'empêchaient de se déplacer pour aborder la dame. Il fit quand même quelques pas vers cette dernière, espérant être à portée de voix, et il lui envoya son sourire le plus séducteur. Elle lui sourit à nouveau et sembla s'apprêter à parler. Soudain, son expression détendue se changea en stupeur. Son regard apeuré sembla se porter au-delà de Paul et elle leva un bras vers lui en pointant l'index. Ce dernier sentit qu'il se passait quelque chose d'anormal derrière lui. Il se retourna d'un coup, juste à temps pour apercevoir un homme qui fuyait avec un sac de toile verte qu'il reconnut être celui de Léon.

--Verrat d'voleur, cria-t-il en détallant à toute jambe derrière l'autre.

-Dans sa course effrénée, le lascar bouscula violemment quelques badauds dont une dame qui, complètement ébahie, se retrouva sur le derrière. Il semblait agile et se faufilait dans la foule comme un lièvre dans les buissons. Il prenait de l'avance sur Paul qui s'essouflait rapidement mais réussissait tout de même à ne pas le perdre de vue. Il crut le voir se diriger vers l'endroit où il avait vu disparaître ses deux frères et reprit espoir.

--Au voleur! Frid, Léon, au voleur! cria-t-il en tournant le coin de la gare, espérant se faire entendre des deux autres.

-Wilfrid terminait de reboutonner sa braguette quand il entendit l'appel de son frère. Il étira le cou vers l'étroit passage qu'ils venaient d'emprunter pour se rendre là et il vit venir à toute jambe un petit homme à la chevelure très noire qui tenait fermement un sac de toile verte sous le bras. Au même instant, il aperçut Paul qui fonçait derrière l'autre et comprit qu'il poursuivait un voleur. Il se recala dans le recoin sombre en poussant Léon contre le mur et glissa un oeil au-delà du coin de brique. Le fuyard jetait, à ce moment, un regard en arrière pour jauger la distance qui le séparait de son poursuivant. Au moment où il ramena son regard en avant, il crut voir une immense main qui avançait très vite vers son visage et qu'il allait frapper de plein fouet. L'impact fit jaillir dans sa tête un éclair fulgurant et un bruit de cymbales, multiplié par cent, résonna d'une oreille à l'autre. Il se sentit soudain très léger. Ses pieds se soulevèrent du sol et son corps bascula violemment vers l'arrière pour choir lourdement sur le sol de terre battue. Quand il rouvrit les yeux, il faisait noir. La grosse main couvrait encore son visage et semblait tellement lourde que les os de son crâne craquaient. Les nerfs du bras de Wilfrid saillaient pendant qu'il maintenait la tête du filou fermement écrasée au sol. Paul arriva l'instant d'après et, entre deux souffles, fit signe à Wilfrid de relâcher un peu son étreinte.

--Il ira pas plus loin, réussit-il à articuler d'une voix rauque, complètement vanné.

-Wilfrid retira lentement sa main et fixa le regard de l'homme dont le nez saignait abondamment. Pendant qu'il essuyait sa main tachée de sang sur la chemise du voleur, ce dernier tenta de se dérober. Il le reprit vivement au collet et le recloua durement au sol. Ce visage, ces yeux qui transpiraient de peur mais qui, en même temps, dégageaient tant de ruse et de malversation, il n'allait pas les oublier.

-Des curieux s'étaient maintenant entassés dans l'étroit passage et deux policiers tentaient, à grands coups de gueule, de se frayer un chemin entre eux.

--On s'en occupe, cria l'un d'eux en arrivant à leur hauteur.

-Wilfrid relacha lentement son étreinte en fixant une dernière fois le voleur et se releva.

--Tiens! Si c'est pas Rhéo, le reconnut l'autre policier. On s'attendait pas à te ravoir si vite comme pensionnaire. Allez! suis-nous, lui ordonna-t-il en l'empoignant solidement au collet et en le remettant sur ses pieds.

-Léon récupéra son sac et les trois rejoignirent rapidement leurs bagages qui les attendaient sur le quai. Au même moment le train s'amena enfin, crachant sa fureur par son énorme gueule et toussant sa vapeur par ses flancs. La foule, dans un mouvement désordonné, recula instinctivement de quelques pas mais fut quand même happée par les nuées vaporeuses qui l'enveloppa, puis qui roulèrent jusqu'aux portes de la gare. Le mastodonte stoppa dans un crissement métalique, toussa un dernier chuintement de vapeur puis on n'entendit plus qu'un battement de métal, à intervalles réguliers, comme à la forge. Paul chercha des yeux la dame pour la remercier. En vain, car elle avait disparu dans la foule. Déçu, il ramassa son bagage et rejoignit ses frères qui s'apprêtaient à monter dans le wagon.

--Léon, crache ta chique avant de monter, l'avisa Paul. J'cré pas qu'y ait des crachoirs su'le train.

-Léon jeta un regard ennuyé vers son frère et, à regret, avança les lèvres en cul de poule et projeta sa boule brune et juteuse devant lui. Elle termina sa course sur une des immenses roues de fer du train où elle s'écrasa en dégoulinant. Il se racla ensuite bruyamment la gorge et cracha les derniers vestiges de tabac égarés dans sa bouche.

--Vingt-cinq heures sans chiquer, ça va être long, maugréa-t-il.

--Le train arrête, Léon. Pis même souvent, le rassura Paul. Y doit faire le plein d'charbon pis d'eau. On peut même descendre pis marcher un peu à chaque arrêt.

-L'autre parut rassuré et ramassa son lourd sac dont il passa la bretelle sur l'épaule. Les wagons avalèrent lentement les voyageurs et leurs bagages.

© Jean-Pierre Robichaud

 

Présentation de l'auteur



accueil