Extrait de «Terre d'exil»

de Lyne Legault



La nuit enveloppait depuis longtemps de son noir manteau la dense forêt qui entourait la terre des Grandbois. Ernestine s'apprêtait à repriser quelques pièces de vêtements, tranquillement assise sur sa chaise berçante près du poêle ronflant. La journée avait été belle et ensoleillée, mais à présent le vent soufflait à vouloir s'en fendre l'âme et s'infiltrait sournoisement par les interstices des murs de l'habitation de fortune. La neige qui s'était mise à tomber légèrement puis de plus en plus fort, annonçait une tempête rappelant que l'hiver était toujours là.

Les enfants dormaient à poings fermés et seul le sifflement du vent de même que le craquement du bois qui brûlait troublaient la quiétude du moment. Ernestine frissonna malgré elle et resserra son châle autour de ses frêles épaules. A la lueur de la lampe qui éclairait la pièce de sa flamme vacillante, elle enfila son aiguille et se mit à l'ouvrage. Les ombres dansantes tournoyaient sur les murs de bois rond, telles une troupe de danseurs exécutant un quadrille endiablé.

Ernestine appréciait ce doux moment de tranquillité avant de se mettre au lit. Ces quelques instants de calme lui donnaient l'énergie nécessaire pour affronter la journée du lendemain et toutes celles à venir. Elle songeait à son Amédée qui reviendrait bientôt des chantiers; comme il serait doux de poser la tête sur son épaule et rêver ensemble de jours meilleurs! Enfin, elle pourrait se reposer sur quelqu'un et se sentir moins seule et moins vulnérable au milieu de ces bois immenses.

Lors d'une visite, le Père Laframboise lui avait dit qu'elle était un exemple de courage et de persévérance pour toutes les jeunes femmes de colons : «Vous avez suivi votre époux en cette lointaine contrée, vous êtes déjà six fois mère, bientôt sept et vous travaillez sans relâche aux côtés de votre mari à faire de ce pays de colonisation, un pays riche et fertile. Vos descendants seront les fils d'une race fière et vénéreront votre dévouement ainsi que l'abnégation dont vous faites preuve pour que naisse un nouveau pays, notre pays à nous, bâtisseurs de l'avenir!» Ernestine, quoique fort émue par le discours du bon Père, songeait en elle-même, que cette mission était parfois bien lourde à porter.

Arrivée au Témiscamingue depuis quatre ans, elle vivait des périodes de découragement telles qu'elle regrettait parfois d'avoir quitté son Saguenay natal pour suivre Amédée si loin de sa famille. Les Pères Oblats avaient bien vanté la richesse du sol de ce coin de pays, mais malgré la rocaille qui parsemait la terre qu'ils avaient quittée, elle s'ennuyait de sa famille qu'elle n'avait pas revue depuis leur départ. Les distances les séparant étaient trop importantes et l'argent trop rare pour refaire un aussi long voyage. Elle savait, par une lettre de sa soeur, que son père était très malade et elle n'ignorait pas qu'il mourrait sans qu'elle ait pu lui dire un dernier adieu. Ernestine souffrait de cette situation plus que toute autre, mais elle savait également que son père la réprimanderait de ne point avoir confiance en l'avenir. Elle pouvait se l'imaginer lui disant sur le ton optimiste qu'il prenait toujours quand tout allait mal : «Vaut mieux manger son pain noir de bonne heure, ma fille!» Elle sourit malgré tout à ce doux souvenir et déposa son ouvrage car il lui fallait mettre du bois dans le poêle avant de se retirer pour la nuit.

Soudain, elle crut entendre un bruit sourd mais, avec le mugissement du vent, n'en fut plus certaine. Puis de nouveau, le bruit se fit entendre. Cette fois elle n'eut plus de doute et lorgna vers l'endroit où était accroché le fusil de son mari.

- Maman! lança une voix ensommeillée.
- Jacob! répondit Ernestine surprise. Mais que fais-tu donc debout à cette heure? Tu m'as fait peur! Serais-tu malade?
- Non, c'est un bruit qui m'a réveillé mais c'est peut-être le vent.

Ernestine regarda plus intensément son aîné qui était déjà très grand pour ses quatorze ans. «Il sera sûrement aussi grand et fort que son père», songea-t-elle. D'ailleurs, Amédée lui avait annoncé qu'il l'amènerait au chantier dès la prochaine année.

Jacob était maintenant en âge de travailler et n'eût été de l'importante baisse des opérations qui sévissait pour l'instant dans le secteur forestier, il serait déjà à l'ouvrage avec d'autres fils de colons tels que lui, tapant la neige des chemins de pénétration puis en glaçant d'autres menant au lac, afin d'y faciliter le transport du bois par traîneau. Amédée lui avait expliqué que ce travail se faisait par les nuits de grand froid, à l'aide d'un réservoir monté sur patins. Cela facilitait le travail des chevaux qu'il fallait ralentir dans les descentes car ils tiraient parfois des charges de plusieurs tonnes. Les jeunes garçons devaient également s'occuper de sabler ou pailler les chemins, après avoir balayé le frimas qui ne manquait pas de se former durant la nuit. L'aplanissement des chemins était aussi très important; tout cela, afin d'éviter le plus grand nombre d'accidents.

Un claquement sonore interrompit ses pensées.

- Qu'est-ce que c'est, maman? demanda Jacob d'une voix hésitante.
- Je n'en sais rien. Mais chose certaine, il me faut aller voir.

Ernestine se dirigea d'un pas décidé vers le fusil et l'empoigna d'une main ferme. Le claquement devenait de plus en plus régulier maintenant.

- Maman vous ne devriez pas y aller, reprit Jacob d'un ton apeuré. Ça pourrait être dangereux! Puis se ressaisissant, il ajouta : Laissez-moi vous accompagner! Je vous éclairerai et de cette façon, vous aurez les mains libres si vous deviez vous servir du fusil.

Ernestine sourit au courage que démontrait soudain son fils. «Ne t'inquiète pas.J'ai idée que ce n'est qu'une des portes des bâtiments qui claque au vent. Allez, va te recoucher et surtout prends bien garde de ne pas réveiller tes frères et soeurs!»



Dès l'instant où elle fut hors de la maison, une rafale de neige la fouetta au visage. En premier lieu, elle se dirigea vers la cabane de bois qui faisait office de grange; le bruit semblant venir de ce côté. Elle avançait péniblement, le dos courbé, essayant tant bien que mal de se protéger des assauts du vent. Le claquement s'intensifiait, démontrant qu'elle avait choisi la bonne direction. La porte de la grange, comme une feuille d'arbre, s'agitait en tous sens.

Ernestine s'engouffra à l'intérieur et, levant bien haut la lampe qu'elle tenait à la main, regarda autour d'elle. Sur le moment, elle ne vit rien qui puisse l'inquiéter et s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'elle crut entendre une faible plainte mais, avec le sifflement aigu du vent, elle n'en était pas tout à fait certaine. Elle avança d'un pas et aperçut plus loin le corps d'un homme gisant sur le sol, face contre terre. A cet instant, un faible râle parvint jusqu'à elle et dans son énervement, elle déposa vivement le fusil et la lampe par terre près de la porte où elle se trouvait, et courut jusqu'à l'homme qui semblait blessé. Ernestine s'agenouilla près du corps afin de lui porter secours mais une forte odeur d'alcool lui parvint et elle comprit qu'il n'était pas blessé mais ivre.

Soudain, sans crier gare, l'homme l'empoigna avec force et la fit basculer sur le plancher de terre battue. Avant qu'elle n'ait eu le temps de revenir de sa surprise, il s'était relevé d'un bond et la traînait hors du faible cercle lumineux de la lampe. Elle se débattait tant bien que mal, criant à s'en fendre l'âme, mais bien inutilement puisque ses cris se confondaient avec le mugissement du vent.

Maintenant écrasée sous le poids de l'homme qui soufflait fort et ne disait mot, et dont elle ne pouvait distinguer les traits dans l'obscurité, elle sentait peu à peu ses forces l'abandonner. Elle fut prise de nausées car l'odeur de l'alcool était insupportable. Elle songea soudain à Jacob à qui elle avait refusé de l'accompagner de même qu'au fusil qui gisait par terre, inutile, non loin de la scène où se déroulait le drame.

Elle essaya avec vigueur de dégager ses mains afin de pouvoir se défendre, mais l'homme malgré son état d'ébriété démontrait une force peu commune. D'une seule main, il lui enserrait les poignets qui semblaient pris dans un étau tellement sa poigne était solide. De l'autre, il tentait tant bien que mal de lui relever ses jupes. Ernestine qui n'ignorait plus les intentions de son assaillant ne put contenir les larmes de désespoir qui, silencieusement, se mirent à rouler sur ses joues, alors que finalement l'inconnu se frayait avec force un chemin dans les profondeurs de son corps meurtri. Quand tout fut terminé, l'homme se releva et poussa un soupir de contentement tout en rajustant ses vêtements. Puis, sans même se retourner, il disparut dans la nuit refermant avec force la porte derrière lui.

Tout s'était déroulé tellement vite, que n'eût été de l'effroyable souffrance qui se dégageait de son corps et de l'état pitoyable dans lequel elle se trouvait plongée, elle eut cru avoir rêvé.



Jacob qui ne dormait toujours pas, se retournait sans cesse sur la paillasse qui lui servait de lit et trouvait le temps démesurément long. Il lui semblait que sa mère était sortie depuis des heures et il commençait réellement à s'inquiéter. Elle aurait dû être revenue depuis longtemps; fermer une porte qui claque n'était que l'affaire d'un instant.

Puis, il songea que le bruit qu'ils avaient tous deux entendu n'était peut-être pas, après tout, celui d'une porte ballottée par le vent. Il se devait d'aller voir, qui sait si sa mère n'était pas en danger. Il ne réfléchit pas plus avant et se leva doucement pour ne pas éveiller les autres enfants. Sa mère ayant pris l'unique lampe de la maison, il rejoignit la cuisine à tâtons. Du poêle presque éteint s'échappait une mince lueur qui lui permit de distinguer son manteau pendu à un clou près de la porte. Avant de s'élancer dans la tempête qui sévissait toujours, il déposa presque sans bruit quelques bûches sur les tisons rougis.

Dès qu'il se retrouva à l'extérieur, l'assaut du vent qui soufflait avec une violence peu commune le surprit. Tout n'était que tourbillon de poudre blanche et la visibilité était presque nulle. Jacob s'enligna tant bien que mal vers l'endroit où il savait être les bâtiments. Il avançait péniblement, enfonçant dans la neige molle jusqu'aux genoux. Il parvint enfin jusqu'à la grange dont la porte était fermée. A la vue de cette porte close, son coeur se serra. Vivement, il nettoya avec ses pieds l'amoncellement de neige qui s'était formé à l'entrée et ouvrit la porte. Dès qu'il aperçut la lueur de la lampe, il se sentit rassuré mais lorsqu'il la vit abandonnée par terre avec le fusil gisant à ses côtés, son assurance tomba. Nerveusement, il la prit et empoigna l'arme.

Ernestine croyant que son agresseur avait rebroussé chemin se taisait, littéralement morte de peur.

- Maman, cria enfin Jacob d'un ton angoissé. Maman, êtes-vous là? Répondez-moi!

Une faible plainte lui fit écho et lorsque Jacob leva la lampe à bout de bras, il découvrit sa mère couchée par terre sur un tas de foin au fond de la grange, les cheveux en bataille et la robe déchirée. Elle enserrait de ses bras ses genoux et son corps tremblait tout entier. Il s'approcha d'un bond et se rendit compte que du sang s'échappait de sa lèvre inférieure; elle sanglotait doucement.

- Oh! mon Dieu!...Maman! cria Jacob tout énervé. Mais que s'est-il passé? Qui donc vous a mise dans cet état?

Ernestine leva vers son fils des yeux hagards et ne disant mot, continuait de sangloter. «Venez vite maman, retournons à la maison!»

Jacob installa sa mère près du poêle qui dégageait maintenant une bonne chaleur. Il épongea la lèvre ensanglantée et alla sous le lit de ses parents chercher une bouteille d'alcool que son père gardait uniquement pour les grandes occasions. Il en vida un peu dans une tasse de fer blanc et la porta aux lèvres d'Ernestine dont le silence commençait à l'inquiéter. Elle grimaça et toussa un peu. La chaleur du liquide sembla lui redonner quelques couleurs. «Merci Jacob!» articula-t-elle enfin.

- Maman, pour l'amour de Dieu, que s'est-il passé? Dites-moi qui est responsable de cela!

Voyant que sa mère continuait de garder le silence, il reprit : «Pourquoi ne dites-vous rien? Je veux savoir ce qui vous est arrivé».

- Non Jacob, répondit-elle enfin d'une voix lente et éraillée. Tu ne sauras rien et je te demande de n'en jamais rien dire à qui que ce soit. Même ton père lorsqu'il sera de retour ne doit rien savoir de ce qui s'est passé ici ce soir. Je veux que tu me promettes de garder le silence!
- Mais pourquoi?
- Tout simplement parce que je te le demande, Jacob. Ce qui vient de se produire doit rester entre nous deux et je n'accepterai aucune autre question de ta part. Promets, lui dit-elle, sur un ton qui n'admettait aucune autre réplique.
- Je promets! répondit-il à contrecoeur.
- Maintenant essaie d'oublier tout cela et retourne te coucher! Qu'on n'en parle plus!

Alors qu'il s'apprêtait à grimper l'échelle de fortune qui montait à l'étage, il entendit sa mère murmurer : «Merci!»



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