Accueil
A propos
Reglements
Les laureats

 

1re prix

La bûcheronne à son père

de Lucie Mayrand

 

Jeudi 21 mai 1981...

-Ses jambes et le bas de son dos raidis par cette longue journée lui faisaient mal. Une douleur généralisée qu’elle n’avait jamais connue auparavant. Émilie, sans être une athlète, s’était toujours considérée passablement en forme puisqu’elle marchait beaucoup et faisait de la bicyclette l’été. Elle se leva pourtant péniblement de son banc pour sortir de l’autobus scolaire. Il lui fallait absolument se libérer de l’espèce de paralysie qui envahissait ses moindres articulations. Personne ne se plaignait et tous procédaient, l'un derrière l’autre, en silence. Elle tenait à agir comme eux pour éviter d’être remarquée. Heureusement, une fois rendue à l’extérieur, Émilie se sentit un peu mieux. Se remettre en mouvement semblait être la solution.

-Tous les travailleurs se dispersèrent. La plupart regagnèrent leur voiture dans le stationnement de l’aréna. Émilie rejoignit le trottoir tout en replaçant son sac sur son dos. Elle en avait pour une quinzaine de minutes, le temps nécessaire pour franchir le mille qui la séparait de chez ses parents. Il devait être tout près de six heures du soir. Les rues quasi désertes étaient la preuve que l’heure du souper avait sonné. Cela fit son affaire. Elle passerait incognito comme lorsqu’elle avait fait le parcours dans l’autre sens vers cinq heures du matin.

-Émilie savait bien qu’elle ne devait pas être belle à voir, avec ses vêtements salis, sa veste carreautée autour de sa taille nouée par les manches et le casque dur un peu de travers sur la tête. Elle avait même oublié qu’il arborait l’emblème ontarien, le dessin tout simple d’un trèflé vert. Que quiconque la reconnut lui importait peu. Les heures qu'elle venait de vivre la gardaient isolée dans sa bulle. Cet état second ramena à son esprit des images de sa rude journée qui débuta à la pointe de l’aube.

-Ce matin-là, Émilie ne dormait plus depuis près d’une demi-heure, surveillant les aiguilles du cadran, l’estomac tout à l'envers. La nervosité la rendait tout à coup très anxieuse. Avait-elle ce qu’il fallait pour bien faire ce travail? Devrait-elle s’avouer vaincue dès le premier jour? Si cela s’avérait être le cas, son orgueil en prendrait un coup : la fille d’Adrien Boisclair, incapable de planter des arbres... C'était plus fort que son bon vouloir. Elle tenait à impressionner son père. Ce dernier l’avait prévenue d'une chose pendant qu'elle se brossait les dents. Parmi ses futurs compagnons de travail, elle devait s'attendre à y côtoyer des conjointes de grévistes de l'usine. Le débrayage paraissait sans fin et avait créé cette situation inhabituelle. Émilie pouvait escompter les trouver déterminées. Toutes n’avaient pas été retenues. Alors, elles ne lui feraient certainement pas de cadeau. Émilie serait considérée comme une voleuse d’emploi, en quelque sorte. Ces informations lui trottèrent dans la tête une bonne partie de la nuit.

-Les aiguilles marquaient quatre heures moins dix. Émilie, sans faire de bruit, quitta la chambre en apportant le cadran dans la salle de bain. Elle le désamorça et le laissa sur la lessiveuse. Elle se passa une débarbouillette humide sur le visage et dans le cou. Émilie prit ensuite une grande respiration. Dans la cuisine, le sourire lui revint. Son père s'affairait. Près de la cuisinière, il s’apprêtait à jeter dans une poêle en fonte bien chaude deux oeufs et une grosse tranche de baloné. Les rôties étaient déjà prêtes et beurrées.
— Papa... tu es gentil. Mais, je n’ai vraiment pas faim.
— L’appétit vient en mangeant, ma cocotte. Allez, commence à manger. Tes oeufs sont presque cuits.

-Encore un de ses proverbes! Quand son père se changeait en jovialiste, rien ni personne ne pouvait l'arrêter. Émilie capitula et se mit à grignoter le coin d’une rôtie. L’odeur alléchante qui remplissait la pièce réveilla sa gourmandise qu’elle avait naturelle. Elle finit par avaler tout ce que son père lui offrit. Sa présence auprès d'elle la rassurait au-delà des mots. Même en demeurant silencieux en cette fin de nuit, tous deux comprirent la nervosité de l’autre. Pour Adrien, c'était décidé. Il serait là, fidèle au poste tous les matins, tant qu'Émilie aurait envie de retourner planter des arbres à l’ouest de La Reine.

-Deux heures trente de route, juste pour se rendre à la plantation. La rivière Kenning n’était pas à la porte! Émilie employa d’abord son temps à observer les personnes qui l'entouraient. Elle ne s’était jamais qualifiée elle-même de très féminine. Mais, en comparaison avec les autres jeunes femmes du groupe, elle avait la désagréable impression d’être une princesse sans expérience, fragile comme de la porcelaine. La majorité était à peine plus vieille qu’elle. Ces femmes s’exprimaient en jurant et en mastiquant de généreux morceaux de gomme à mâcher. Elles semblaient former une sorte de bande. « L’association des femmes de grévistes de la scierie... les femmes d'expérience. » Émilie sentait la tension négative dont elle avait discuté avec son père. Elle décida que le mieux pour elle serait de se tenir loin de ce clan, façon de parler dans les conditions. Elle prendrait garde de les provoquer inutilement, d’une manière ou d’une autre.

 

© Lucie Mayrand

Présentation de l'auteur

 

accueil
Le comité du Prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue