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Une jeune Violoniste

Roman jeunesse de
Mathilde Boucher-Hudon

 

-Après un bout de temps, je me retourne pour m'assurer que je ne marche pas seule. Frank est toujours là, mais il se fait mille fois plus discret que l'autre jour. Je finis par prendre une pause pour écrire sur mon carnet : pourquoi tu ne parles pas?

-Il hausse d'abord les épaules comme j'ai très souvent le réflexe de le faire.

-J'en ai assez de parler juste de moi. J'ai bien hâte d'entendre ta voix pour que tu me parles de toi à ton tour.

-Sur-le-champ, je serre les lèvres. Je fixe la route un moment avant d'oser le regarder.

-– Quoi? finit-il par demander.

Je soupire, comme toujours. Parce que c'est tout ce que je peux faire qu'il comprenne. Je lève les yeux et aperçois enfin le parc. Je lui pointe, puis je me mets à courir. Il me rattrape aisément, alors j'accélère. Il me dépasse aussitôt. Je souris et sprinte. Il arrive bien avant moi, il a même le temps de s'immobiliser pour m'attendre. Comme il me l'a fait l'autre jour, je lui tape l'épaule et poursuis mon chemin. Un trajet tapé transperce le début du parc. Je ralentis avant d'atteindre le terrain de soccer et ceux de tennis.

-– Oh, joli! s'exclame-t-il une fois à ma gauche.

-À l'heure qu'il est, le soleil est encore debout et les terrains sont donc occupés. Je choisis alors un morceau de pelouse surélevé et m'y assois. Je regarde le terrain de soccer envahi par de nombreux sportifs courant dans un sens, puis dans l'autre. Frank reste debout un instant, comme s'il était prêt à me laisser plantée là pour aller courir avec les joueurs. Je vois bien qu'il est encore bourré d'énergie non dépensée, mais il finit par s'asseoir tout près de moi, peut-être même trop près.

-On regarde un bon moment les joueurs, ou alors c'est seulement mon impression et je suis la seule à les regarder. Je le fais par intérêt, mais aussi pour éviter de devoir lui expliquer ma situation. Je ne pense pas être prête à ça. En fait, tout serait plus simple de simplement retourner chez moi et d'oublier tout ce qui a un lien avec l'existence de Frank. C'est plus facile de se cacher. Ça fait moins mal aussi, car on risque moins de se faire rejeter ainsi.

-Je n'ai plus la moindre trace de sourire aux lèvres lorsque je me tourne enfin vers Frank. Il m'examine rapidement des pieds à la tête, puis lâche :

-– Qu'est-ce qui ne va pas, chère Anna-Fay?

-Je tiens fort mon carnet de notes et mon crayon, mais je me décide à les poser sur mes genoux. Les yeux fermés, je fais quelques furtifs gestes avec mes mains en langage des signes. Puis, de façon à ce qu'il comprenne vraiment, je pointe ma gorge, fais un geste de bec de canard avec mes doigts et forme un zéro. Je garde longtemps mes doigts en forme de zéro jusqu'à ce qu'il dise quelque chose.

-– Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt? Bah, « avertis » plus tôt?

-Peut-être que le truc de faire semblant de n'avoir qu'une extinction de voix n'était pas si génial que ça finalement.

-– Alors tu ne prononceras jamais une seule parole?

-Je fais non de la tête.

-– Qu'est-ce qui s'est passé pour que ça t'arrive?

-Je n'ose plus lever la tête. Je prends plutôt mon carnet et y écris : malformation congénitale des cordes vocales.

-– Oh...

-Je tourne la tête vers le terrain de soccer. Les joueurs sont épuisés de courir dans tous les sens, ça paraît au fur et à mesure que la partie avance.

-– Tu sais, tu as quand même une voix lorsque tu écris.

-Je le regarde enfin, une expression perplexe sur le visage. J'ai appris à me montrer plus expressive qu'à la normale pour être sûre que les gens comprennent au premier regard. C'est même devenu un réflexe quasi incontrôlable sauf si je m'efforce vraiment à rester stoïque.

-– Lorsque je lis ce que tu m'écris, j'ai une voix qui me suit à chacun de tes mots. Je sais que tu en possèdes une aussi dans ta tête qui ne te quitte pas. Elle est là à chaque réflexion que tu as. Tu as une voix, on ne l'entend simplement pas.

-Je le regarde, peut-être trop longtemps pour être respectueuse, mais il fait de même jusqu'à ce que je baisse les yeux en premier. Je pose ensuite mes doigts sur mon menton, puis descends tout l'avant-bras. J'écris ensuite sur mon carnet : merci. Il copie aussitôt mon geste avec un drôle de sourire en coin.

-– Merci. Anna-Fay.

 

 

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