poésie

Laisse-moi te haïr

de Marta Saenz de la Calzada

 

J’ai rêvé ta mort.
Je dansais sur ta tombe.
Le soleil brillait.

Dix ans déjà
Et toujours de la haine.
Lac glacé, mon âme

Le froid de l’hiver
Le silence de la neige
Ma solitude.

Laisse tomber ta peine.
Oublie ta déchirure.
Écoute, l’oiseau chante.

À nouveau l’amour.
Mon cœur s’ouvre comme une fleur.
Douceur du printemps.

I

Tu m’as dit : « J’aurais des enfants avec elle ».
Je t’ai dit : « Puisse-t-elle être stérile ».
Tes yeux se sont remplis de larmes.
Faut-il en plus que je te console?
Que je te berce? Que je te couve?

Tu m’as dit : « Veux-tu être ma confidente? »
Je t’ai dit : « Puisses tu crever ».
Tu m’as regardé incrédule, muet devant ma cruauté.
Faut-il en plus que je sois aimable?
Que je sois gentille? Que je souris?

Tu m’as dit : « Voudrais-tu la connaître? Veux-tu me pardonner? »
Je n’avais plus de mots, alors je n’ai rien dit.

Plus d’air dans mes poumons,
Plus de sang dans mes veines
Plus de voix, plus de peine.
Mais la rage qui couve,
Qui gronde, qui m’aspire.

Derrière toi, le lac,
La fumée de la mine,
Les feuilles jaunes de l’automne,
Quelques mouettes qui crient,
Qui hurlent, qui chavirent.

Ta main caresse l’arbre.
Cette main qui jadis
A caressé mon corps.

Toi, tes yeux pleins de larmes,
Ton regard implorant de chien abandonné.

Mais c’est toi qui m’abandonnes!
C’est toi qui m’assassines!
Toi, qui détruis ma vie.

Laisse-moi te haïr.

II

Tu es absent, je te hais.
Tu as brisé mon amour, je te hais.

Sourd à mon désespoir, aveugle à ma détresse
Muet à mes larmes, tu es parti.
Je te hais.

Je n’ai que le silence, que la rage qui m’habite
Qui me colle comme une ombre, et qui ne lâche pas prise.
Elle visite mes nuits, elle éteint mes étoiles,
Elle piétine mes fleurs, saccage mes souvenirs.

Oh nuit noire de l’âme!
Je n’ai plus de soleil.
Je n’ai même plus de lune!
Je suis seule.
Je te hais.

III

Je te hais.
Quand j’embrasse un autre homme
Je te hais.
Quand je n’embrasse personne je te hais aussi.

Et ma bouche te hait,
Et ma langue te hait,
Et mes dents te haïssent.

Des saveurs inconnues
Agressent mes papilles,
Excitent mon palais,
Se mêlent à ma salive.

Ça goûte la nicotine,
Un peu de menthe aussi.
Des fois un relent de bière
Ou de vin bon marché.

Ça goûte les nuits blanches
Passées à t’oublier
À maudire ton absence
Profaner mon passé.

Où est ta langue placide
Dont tu étais si avare?
Et ton goût parfumé,
Des fois clair, des fois âcre?
Ou alors, ce goût si fort
De vice et de tripot?

Je te hais.
Quand j’embrasse un autre homme
Je te hais.
Quand je n’embrasse personne, je te hais aussi.

IV

J’ai froid.
Rien ne me réchauffe.
Ni le vin dans mon verre.
Ni mon beau cahier blanc que j’étrenne.
Ni la plume qui glisse sur la page
Poussée par la main de mon père qui est en moi, qui m’aide,
Ni la haine que j’invoque
Que j’attends, qui ne vient pas,
Qui me laisse toute seule
Sans que rien ne la remplace.
Le froid qui me glace.
Je suis seule.
J’ai froid.

V

Abandonne la haine.
Vois la beauté du monde.
Regarde tous ces trembles avec leurs feuilles dorées,
Les mélèzes fragiles, les pins blancs, l’épinette.
La nature qui t’entoure, le ciel bleu, les nuages,
Le reflet de la lune, et la mer, et les vagues,
Et la nuit étoilée où ton regard se perd.

Tu es seule. Et alors?
Ton âme t’accompagne.
Elle est remplie d’amour, elle foisonne de rires,
De caresses, de mots doux, des chansons de ton père,
Et des voix de ta mère, des secrets de tes sœurs,
De tendresses de ta fille, du charme de ton fils.

Vois le monde, il t’attend!
Marche un pied devant l’autre libérée de tes peurs.
Accueille l’espoir en toi
Sens que tout ton corps vibre, qu’il est beau, qu’il est plein.
Ouvre-toi à l’amitié, laisse ton rire jaillir
Comme une source, une pluie
Qui lavera ta honte de t’avoir sue trahie.

Tu es belle, tu le sais.
Avance dans le monde comme qui irait aux noces.
Bois à l’ivresse de la vie, au sang de tes ancêtres,
À tes larmes anciennes, à ton futur radieux.

Marche, la tête haute
Sur la route infinie.

 

 

©Textes de Marta Saenz de la Calzada

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