1re prix

De mémoire d'elle

de Nathalie Larouche

Elle s'est assise sur un banc du parc qu'elle visite tous les deux jours. Seule. À l'aube. Le soleil point, éclairant la cime des arbres, au loin dans son champ de vision, y laissant perler des myriades de pépites dorées aveuglantes et fantastiques, mirifique cliché. Antithèse de ce spectacle de la nature, dans un manteau gris élimé, cheveux en bataille livrés au vent, le regard lointain, interdite, elle regarde. L'œil fixe. Elle voudrait bien se mêler à la symphonie des oiseaux, composer avec eux des concertos pour âmes fragiles, secrètes et solitaires. Elle en perçoit le murmure rapidement envahi par le bruit d'une voiture, de voitures, défilant en tous sens comme pour circonscrire davantage le quadrilatère que forme ce parc engoncé dans cet univers de bruits hétéroclites. Le murmure du bruit de voitures, donc. De klaxons... qu'elle n'entend presque plus. L'oreille s'engourdit, s'affaiblit. Elle ne discerne plus les sons délicats autour d'elle comme si elle se retrouvait dans un scaphandre pénétrant les eaux troubles d'un lac ou dans une bulle de verre que l'on retourne pour en faire valser la neige. Sans possible issue. Réfugiée sur son banc, pigeons et écureuils gris veulent l'assaillir, ou plutôt non, semblent lui tenir compagnie afin de percer sa carapace ou d'emplir ses poches confortables aux ans minés. Sa cour. Telle une princesse sauvageonne se désintéressant de la corvée des ordres à proférer, tout incline à une possible anarchie. Sa cour. Sa basse-cour à qui elle ne laisse qu'impressions, car, ses pensées, il y a longtemps qu'elle ne les raconte plus.

La dernière fois, elle avait quoi, treize-quatorze ans...

Elle vivait alors loin de cette ville dans laquelle elle se fond, avec laquelle elle fait corps. Elle ne dirait rien de ce qu'elle avait entendu, de ce qu'elle avait vu. Beau serment fait au soleil couchant, à la lune montante, aux poissons gobant mouches et autres bestioles à la surface de l'eau trouble du lac.

Ils avaient bien l'urgence de vivre de l'âge ingrat... comme on le leur rappelait. La somme des problèmes planétaires reposait sur leurs frêles épaules. La vie paraissait si simple là-bas... sur cette presqu'île... Ils croyaient bien y toucher l'âme des êtres disparus à cet endroit, enfouis sous terre avec ou sans sépulture. On racontait moults anecdotes à propos de ce lieu, maudit par les uns, vénéré par les autres, mais en fait respecté par tous. Jadis y venait une population abondante, se rejoignant pour les festivités ou échanges. Bientôt envahi par les traiteurs... Érigé en lieu de pèlerinage... de marchandage... de village guère global, plutôt carcéral... Ils pensaient bien percevoir les vibrations de ces êtres emportés par le temps ou la maladie... Elle pressentait en effet quelque chose...

Elle semble lentement revenir à elle, lutter pour ne plus se rappeler. Interdite, stoïque, le regard englué dans le flot des récriminations qu'elle s'admoneste, son esprit en lutte avec ses ressouvenances. Sur son visage transparaît enfin le combat qui se livre en son for intérieur. Ses ridules se creusent au centre de son front juste là où l'arête du nez s'enracine (nez qu'elle a plutôt petit et délicat). Trois plis profonds, creusés au fil des ans. Ses pattes d'oie se modifient également, esquissant des sillons vite remplis d'ombre noire entravant la beauté jadis étincelante, attirante de ses prunelles noisette. Ses pommettes saillantes, rougies par l'air vif de ce matin de juin, reflètent encore toute la verdeur qui l'habite, cachée, enfouie... Tout à coup, tout se pacifie... Les plis et les ridules se relâchent, s'abandonnent au plaisir de s'aplanir. Sa moue s'efface... Elle ose esquisser un sourire.

Une brume se lève soudainement comme si des fantômes avaient résidé là tout près et voulaient s'extirper d'un long sommeil. Elle ne prend pas conscience de cette particularité de la nature, de ce contraste de la chaleur et de la fraîcheur... Elle se meut enfin, observe le bout de ses chaussures qui bâillent; s'étire comme un chat qui se dore au soleil; puis se referme encore en elle. Recrudescentes, les images s'allument derrière ses projecteurs vitreux...

En chaloupe, ils s'y étaient rendus.

On avait bien pensé dresser un chemin entre la terre ferme et cette presqu'île, mais les marécages boueux avaient nui. Un pont? à plus de douze milles? à oublier... Celui-ci ne réunirait pas de grandes villes entre elles, seulement une terre sauvage de son village du fin fond du pays...

Les hauts herbages, les plantes indigènes recouvraient ce territoire jadis habité. Quelques pierres tombales émergeaient, vestiges... Ils auraient bien voulu en faire s'écrouler une... Déterrer ensuite le site et découvrir un squelette d'un illustre Anglais qui avait osé s'aventurer jusque là... Elle ne voulait pas.

Cette presqu'île avait nourri l'imagination de bien des gens avant eux. S'avançant sur le lac qui avait accueilli les marchandeurs, les découvreurs, qui désiraient pénétrer la route des fourrures, elle avait été témoin de l'histoire qui s'écrivait sur ce territoire. On désirait capturer le castor pour en faire des chapeaux que la mode européenne commandait. Les Blancs tirant leur profit des Rouges que l'on a traités de sauvages plus souvent que le mérite l'exige... Leur quiétude de naguère s'en est trouvée bouleversée, l'ordre établi chamboulé, les coutumes peu à peu se sont modifiées

Les villageois qui se targuaient de leur possession ne la foulaient que rarement, seulement pour y effectuer des fouilles qui pourraient leur rapporter sous et prestige : fond de bouteille de verre rappelant les récipients à médicaments, pointe de flèche, tuyau de pipe, petits médaillons, etc. Certains l'effleuraient au passage lors des excursions de pêche. D'autres y faisaient halte pour se reposer ou pour attendre l'accalmie sur le lac. On y avait construit des bâtiments, dont on cherchait aujourd'hui les vestiges. Les historiens, enfin, se penchaient sur son cas.

Eux, en cet été de fin d'adolescence, ils voulaient y trouver la liberté, la route vers l'avenir, vers les rêves...

La faune bigarrée de la ville s'endort alors qu'elle veille au petit jour à endormir son imaginaire. Les premières années, elle arrivait à distinguer chacun des styles qui formaient cette faune : punks, skins, gais, drags queens, alcoolos, maniaco-dépressifs, suicidaires, égarés, simples vagabonds, fêtards, soûlards... Aujourd'hui, elle ne les remarque plus. Elle s'est fondue dans cette jungle... Café refroidi à la main, ses yeux voguent dans le vide... Un éclair parfois filtre l'épais voile de ses pensées. Douceur? Douleur?

Une femme s'assoit près d'elle. À peine détourne-t-elle l'œil pour l'apercevoir. À peine la distingue-t-elle. Une masse marron qui s'affaisse... Elle disparaît en elle, s'enlise davantage pour ne pas entendre les aléas de cette femme qui se met à dévider ses fuseaux de petites joies et de grosses peines... Il y a longtemps qu'elle y arrive. Même l'ouïe a rejoint son appel à l'oubli, à l'enlisement en soi ne discernant plus très bien les sons que son cerveau enregistre. Depuis quarante-deux ans qu'il en est ainsi, de mémoire d'elle...

Il y a maintenant trente-neuf ans et deux mois qu'elle migre ici tous les printemps et en repart tous les automnes, comme les oies blanches un peu plus à l'est. La ville apaise ses tourbillons intérieurs depuis lors, mais ces derniers jours le silence étouffe. Les rugissements urbains ne font plus sommeiller la kyrielle d'abeilles qui bourdonnent en elle et lui font couvrir ses oreilles et chantonner des airs incohérents. Tant d'années à vouloir tout enfouir, tout rabattre au fond d'elle comme une couette sur soi les matins trop frais où la chaleur des couvertures entraîne à ne plus jamais glisser hors du lit. Recouvrir. Enfouir. Terrer ce qui chauffe, ce qui brûle. Combien de temps encore?

Elle se lève. Quitte le parc où elle se sent à l'étroit tout à coup. Elle plonge les yeux, les ancre au fond de son verre de café, y cherchant sans doute une porte vers un autre monde... Alice lui revient par bribes. Serait-elle déjà de l'autre côté du miroir? Elle laisse glisser le verre vide dans la poubelle près du plan d'eau qui s'étend devant elle. Elle ne voit plus la magnificence des jets de la fontaine qui éblouissent encore les enfants. Elle reste figée un moment, puis repart, une douleur lancinante au creux de sa poitrine.

***

[...]

***

En même temps que sa raison, le goût du café resurgit et l'appelle à sa routine. Ses pieds la guident de nouveau vers le parc, le banc du parc qui l'attend. Elle le tâte doucement pour s'assurer qu'il est bien sec, que l'humidité de la nuit s'en est évaporée.

Elle tire de l'une des poches de sa veste un mouchoir, en éponge le siège et s'assoit. Le soleil fait perler les gouttes accrochées aux brins d'herbe devant elle, mais elle ne voit pas le spectacle des multiples billes argentées. Les écureuils hésitent à se rapprocher d'elle... Ils semblent tenir conseil avant de choisir l'élu qui s'avancera et la sommera de leur lancer des miettes. Elle divague encore. La torpeur s'accapare d'elle, l'enveloppe, la rend insensible. Encore cette femme, l'inconnue d'il y a deux jours, qui s'amène vers elle, mais elle ne l'aperçoit pas. Elle est bien ancrée au fond d'elle-même. Toujours ce regard hagard. La femme prend place à ses côtés, s'abreuve du spectacle de la nature et attire à elle les écureuils qui hésitent. Cette inconnue reprend son monologue là où elle l'avait interrompu, lorsqu'elles s'étaient entrevues. Elle n'en tient toujours pas compte, s'enlise en elle-même et savoure à petites gorgées son café noir.

Un enfant, aux jambes plus longues que le corps, corps lancé en avant car tiré par son chien caramel et vanille bien éveillé et au jappement sourd à faire tressaillir n'importe quelle personne, même avertie, le regard éperdu, affolé, traverse l'allée devant elle et passe tout près du banc... À peine dodeline-t-elle de la tête s'extirpant, indolente, de son trouble intérieur.

Tout doucement, telle une boule d'ouate qui descend vers le sol, elle laisse reposer sa tête entre ses mains, ses cheveux frôlent ses joues rosies, ses yeux s'humectent, une goutte d'eau s'échappe de chaque œil. Elle n'oserait croire qu'elle pleure, elle répand des larmes. Cela ne peut aucunement se rattacher aux sentiments qui jaillissent en elle tel un typhon qui se forme... Elle se ressaisit. Discrètement, elle essuie ses larmes, replace délicatement les mèches de ses cheveux derrière ses oreilles, termine d'un trait son café, se lève et se dirige vers le centre du parc. Une promenade arrivera à assécher ses joues ainsi qu'à refermer ses tiroirs à mémoire.

Elle ne peut fondre ainsi, se convainc-t-elle. Mars est depuis longtemps passé. Juin s'épanouit. Elle se doit d'en faire autant. Par les ans passés, elle était arrivée à s'amalgamer à la foule, à se mouler à l'atmosphère, aux charmes des saisons. Elle savait sourire au bon moment, se glisser dans la peau d'un être jovial, épris de gaieté naturelle lors des festivités estivales. La musique de certaines de celles-ci l'entraînait tellement par moments que son corps s'animait tout entier, éveillait chaque parcelle de lui-même, battait la mesure, rythmait... Cette balade, qu'elle se conditionne à entreprendre présentement dans ce parc, à longer le plan d'eau, croit-elle, la ramènera en liesse, exaltée. Cependant, cette nouvelle année qui débute ne l'amène guère à épouser les contours de ce dont elle se compose. Le spectacle de la ville ne l'étonne plus, ne l'émoustille plus, ne la tire plus vers le présent. Sur les sentiers du passé sans cesse elle est ramenée. Comment en serait-il autrement, là, à ce moment précis?

Elle a adopté ce mode de vie, un bain d'urbanité estival, pour échapper aux étés de l'enfance, ceux-ci la rejoignent pourtant aujourd'hui. Elle essaie tant bien que mal de refouler ces images qui surgissent, ces émotions qui la tenaillent, qui la grugent, qui la harcèlent. Elle avait fort bien réussi. Toutefois, elle ne se sent plus la détermination d'antan, la force des années, la résistance d'hier, elle est happée par les souvenirs amers.

Elle venait d'avoir cinq ans, c'était l'été. Elle adorait défier le soleil brûlant et l'eau sournoise de la rivière. Les jours de pluie la confinaient à l'intérieur où la lecture, la réalisation de casse-tête, la peinture ou les jeux de patience se succédaient. Elle avait une hâte quasi frénétique de retourner à l'extérieur lors de ces journées afin de composer sa collection de grenouilles et de crapauds qu'elle faisait courir sur la plage dès que l'arc-en-ciel montrait ses chatoyantes couleurs. Elle redoutait, dans sa chasse, de se retrouver devant une couleuvre qu'elle confondait avec les serpents venimeux. Une peur bleue la happait chaque fois qu'elle en apercevait une à ses pieds. Jamais ces bestioles n'escaladeraient ses bottes de caoutchouc glissantes pour se hisser jusqu'à son frêle cou. Ses parents le lui réitéraient toutes les fois qu'elle revenait en pleurs de ses excursions de grenouilles.

Ce qui l'enchantait vraiment, c'étaient les jours de soleil et de chaleur. Chaque matinée ensoleillée amenait les rires à surgir d'elle. Le ravissement qui la gagnait alors! Glisser ses petits doigts de pied sur le sable blond en bordure de la rivière, observer les bestioles s'affairer au ras de l'eau, capturer les menés, nouvellement nés; toutes ces joies l'émerveillaient. Ces bancs de poissons lilliputiens frétillants l'entraînaient parfois beaucoup plus loin qu'elle ne le souhaitait. Dès qu'elle sentait qu'elle pouvait perdre pied, elle se ramenait au rivage, apeurée, épouvantée, larmoyante. Mais, téméraire, elle se laissait tenter de nouveau. Elle s'amusait ainsi des heures ou jusqu'à ce que ses parents se lassent de la surveiller, pensant aux tâches qu'ils se devaient d'accomplir avant le zénith. Cependant, cette insouciance et ce sentiment d'invincibilité qui la composaient disparurent peu de temps après la saison de cueillette de barbottes encore minuscules.

Un matin, à l'aube, des murmures et des sanglots ravalés la tirèrent du sommeil gavé d'exploits chevaleresques et de conquêtes féeriques. Elle savait pertinemment, dans sa tête d'enfant, que quelque chose de grave se produisait ou s'était produit, mais personne ne voulait le lui confirmer. Tout innocemment, elle avait demandé ce qui se déroulait sur la rivière calme, ruisselante du soleil de la mi-juillet, où des bateaux de pêcheurs du dimanche, colorés comme les tableaux des casse-tête que l'on assemble par temps maussade pour se remémorer que le soleil revient toujours après la pluie, semblaient collés à elle, alors qu'on l'exhortait à se dépêcher de monter dans la voiture et à se taire. À travers les sanglots, elle avait bien perçu les bribes du drame qui était survenu. Un des leurs avait décidé de les quitter plus tôt qu'ils ne le désiraient... Depuis lors, elle s'était bien promis de ne plus se promener sur cette avaleuse de vie...

© Nathalie Larouche



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